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« Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain… » : Xavier Vallat à l’assaut de Léon Blum (6 juin 1936)

 

N.B. Ces paragraphes sont la reprise de l’un des chapitres de Thomas Bouchet, Noms d’oiseaux. L’insulte en politique de la Restauration à nos jours, Paris, Stock, 2010 (chapitre 10)

Le cliché a sans doute été pris peu après 15 heures, le 6 juin 1936. Le photographe, placé très haut côté gauche, saisit en un plan assez large la tribune et les premiers rangs du centre et de la droite. Léon Blum est en train de prononcer un discours, feuillets en main. Le président de la Chambre, Edouard Herriot, le surplombe au perchoir. Au pied de la tribune, les bancs des ministres sont très garnis. On y distingue au deuxième rang les profils de deux femmes sous-secrétaires d’Etat – c’est la première fois dans l’histoire de la République. Les députés sont presque tous présents, assis en rangs serrés. La plupart portent une grande attention aux paroles de l’orateur. Ils ont les bras croisés, ou les deux mains posées sur leur pupitre, ou une main sous leur menton. Quelques-uns laissent errer leur regard sur l’hémicycle. On remarque une ou deux conversations particulières, pas davantage. Au 4e rang, à l’extrême droite, les mains à hauteur de sa poitrine, l’œil droit obturé par un cache, c’est Xavier Vallat, lui aussi attentif.
Le 6 juin 1936, le président du Conseil SFIO Léon Blum présente sa politique à la chambre en vue de son investiture. L’éclatante victoire du Front populaire, grâce à un efficace report des voix lors des élections législatives de mai – environ 380 députés sur 600 et la SFIO, avec 149 sièges, domine – ne laisse aucun doute sur l’issue du vote d’investiture qui interviendra en fin de séance. L’assemblée est calme.
Cette atmosphère contraste avec la tension qui règne dans le pays en cette fin de printemps 1936. L’Allemagne nazie et l’Italie fasciste inquiètent de plus en plus les républicains. Sur fond de crise économique et de mécontentement social, il y a début juin en France deux millions et demi de grévistes qui attendent beaucoup de la victoire du Front populaire ; de nombreuses usines sont occupées. La droite défaite est sur la défensive : elle se méfie de l’alliance nouée entre socialistes, radicaux et communistes. Deux démissions sont déjà programmées, qui seront annoncées en fin de séance du 6 : les députés de droite Edouard Soulier et Gustave Guérin, respectivement vice-président et secrétaire de la chambre, vont renoncer à leurs fonctions devant le refus majoritaire de choisir dans les rangs de la droite l’un des questeurs de la chambre.
De cuisants souvenirs continuent en outre de hanter les esprits des députés : vingt-huit mois plus tôt jour pour jour, le 6 février 1934, la séance d’investiture du gouvernement Daladier a été l’occasion de rassemblements massifs face au Palais Bourbon. Anciens combattants et membres des ligues d’extrême-droite ont scandé le slogan « A bas les voleurs ! » tandis que circulait un tract ligueur de la ligue Solidarité française adressé au « peuple de France » (« […] Ton Parlement est pourri. Tes politiciens compromis. Ton pays livré à la boue des scandales. Ta sécurité menacée. […] ») ; la foule a conspué les députés éclaboussés par une série de scandales financiers (notamment l’affaire Stavisky) et protesté contre le limogeage du préfet de police Chiappe, suspect aux yeux des radicaux de bienveillance vis-à-vis des ligues. La manifestation a dégénéré en émeute ; quinze manifestants ont été tués. La pression de la rue a débouché sur la démission du gouvernement Daladier, de sorte que l’extrême instabilité politique des années 1930, l’antiparlementarisme et l’antisémitisme ambiants sont tout à fait palpables début juin 1936, dans la presse, dans les rues, dans l’hémicycle. La violence verbale et la violence physique (opérations coup de poing, violentes bagarres) se font écho.
Léon Blum souhaite démontrer début juin son optimisme et sa détermination. Il explique à la radio le 5 qu’« un grand avenir s’ouvre devant la démocratie française. Je l’adjure, comme chef du gouvernement, de s’y engager avec cette force tranquille qui est la garantie de victoires nouvelles. » Le 6, devant les députés, il affirme que « l’immensité de la tâche qui nous incombe, bien loin de nous décourager, ne fait qu’accroître notre ardeur. »
Quelque temps après le discours de Blum, Xavier Vallat prend la parole pour présenter une interpellation. Il ne se contente pas d’exprimer son opposition au Front populaire. Il agresse l’orateur :

M. Xavier Vallat : « Votre arrivée au pouvoir, monsieur le président du Conseil, est incontestablement une date historique. Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné…
M. le Président : Prenez garde, monsieur Vallat.
M. Xavier Vallat : … par un Juif. »

Vallat poursuit, se justifie, approfondit son attaque. Le satisfecit d’Edouard Herriot après le vote d’investiture, en fin d’après-midi (« Je remercie la Chambre de m’avoir permis de conduire à bonne fin cette longue séance. ») sonne faux. L’attaque de Vallat est d’une rare violence. Elle fait insulte, et au plus haut point. Mais quels en sont les mécanismes et que nous apprend-elle sur l’état des esprits, au Palais-Bourbon et au-delà ?


Vallat à l’attaque

L’agresseur est député de la Fédération républicaine de Louis Marin, une formation politique regroupant droite modérée, droite nationaliste et droite catholique traditionaliste et antisémite. Il est en 1936 son premier vice-président. Comme son ami Philippe Henriot, il anime dans le parti un courant extrémiste ; il soutient par ailleurs les Jeunesses patriotes, la ligue fascisante du député Pierre Taittinger, et il est très proche des Croix de feu du colonel de la Rocque ; les propos qu’il tient à l’encontre de Léon Blum s’inscrivent dans la droite ligne de ces engagements. Il veut flétrir et fragiliser, c’est indéniable, le président du Conseil.
Après l’agression, il jure qu’il n’était animé d’aucune mauvaise intention (« Je n’ai pas pris cela pour une injure. » ; « C’est une constatation historique, monsieur le Président. ») Les explications qu’il fournit sont autant d’assauts supplémentaires. « Je constate que, pour la première fois, la France aura eu son Disraeli » ; « Je dis […] que pour gouverner cette nation paysanne qu’est la France, il vaut mieux avoir quelqu’un dont les origines, si modestes soient-elles, se perdent dans les entrailles de notre sol, qu’un talmudiste subtil. » Il dénonce aussi chez Blum une « persévérance diabolique dans l’erreur », il le présente comme un « esprit supérieur, qui se refus[e] à voir les humbles réalités de la vie. » Il dénie au président du Conseil toute légitimité à gouverner la France pour des raisons d’ordre racial et religieux.
L’attaque est très brutale non seulement sur le fond mais aussi sur la forme – davantage, en tout état de cause, que ne le laisserait supposer la lecture du Journal officiel. Dans leur retranscription d’une des attaques antisémites les plus caractérisées de Vallat (« Lorsque le Français moyen pensera que les décisions de M. Blum auront été prises dans un cénacle où figureront, à leur ordre d’importance, sont secrétaire, M. Blumel, son secrétaire général, M. Moch, ses confidents, MM. Cain et Lévy, son porte-plume, M. Rosenfeld, il sera inquiet. »), les sténographes emploient « cénacle » en lieu et place de « sanhédrin » – conseil suprême ou tribunal pour le peuple juif. De nombreux comptes rendus de la séance dans des journaux de droite comme de gauche rapportent « sanhédrin », beaucoup plus agressif que « cénacle » dans la bouche de l’orateur.
La phrase « pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain […] sera gouverné par un Juif » n’est donc que le premier épisode d’une longue offensive en séance. Son auteur n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai. Dans la biographie qu’il lui consacre, Laurent Joly rapporte qu’il a déjà tenu des propos antisémites à une dizaine de reprises dans sa carrière de député (1919-1924, puis à partir de 1928) sans compter ses interventions dans la presse ou en réunions publiques : « talmudiste subtil » (6 juin 1936) fait ainsi écho à « subtile intelligence hébraïque » (La Gazette d’Annonay, 22 avril 1933). Vallat charrie dans ses propos de nombreux fragments d’un antisémitisme de droite. La mention du premier ministre britannique Disraeli est déjà présente dans Le Charivari du 23 mai 1936. Plus largement, les pensées de Maurras ou de Drumont l’imprègnent. L’interpellation du 6 juin 1936 est une fenêtre ouverte sur l’histoire de l’antisémitisme. Mais elle marque aussi l’inscription de cet antisémitisme dans le débat parlementaire. Aux déclarations à l’emporte-pièce qu’il prononçait auparavant, Vallat substitue une charge en bonne et due forme, colonne vertébrale d’une longue interpellation, à froid.
Pour ses paroles sur le « vieux pays gallo-romain […] », Vallat écope d’un rappel à l’ordre avec inscription au procès-verbal. Edouard Herriot, le président de la chambre, signifie par là que les propos de l’orateur ont revêtu un caractère injurieux. Par la suite, Herriot se contente de menaces non suivies d’effet à l’encontre de Vallat. Il lui importe surtout de maintenir l’ordre dans l’hémicycle ; d’où sa tendance à déclarer, parfois bien hâtivement, qu’un « incident est clos » ou « réglé ». Député sans discontinuer depuis 1919, président de la chambre en 1925-1926, rappelé à cette éminente fonction le 4 juin 1936, Herriot incarne un radicalisme modéré, très peu vindicatif. Il n’est pas certain qu’il ait demandé à Xavier Vallat de prendre garde après « ce vieux pays gallo-romain sera gouverné » ; des agences de presse et des journaux rapportent, contrairement au Journal officiel, que Vallat a pu prononcer la totalité de sa phrase sans être interrompu.
En refusant à Léon Blum toute intervention après les mots de Vallat, Herriot s’emploie à désamorcer l’éventualité d’un conflit ouvert en séance. Plus tard, le président du Conseil doit s’en tenir à un rapide « C’est vrai » lorsque Vallat explique qu’il a toujours revendiqué avec fierté « sa race » et « sa religion ». Blum est victime depuis l’Affaire Dreyfus de très nombreuses attaques à caractère antisémite. En 1898, par exemple, des billets d’enterrement de « Blum Poudd-Yng » – un nom doublement étranger puisqu’il est forgé à partir du plum-pudding anglais et que sa sonorité se veut sémite – sont diffusés par les anti-dreyfusards. Il adopte pour se défendre une ligne de conduite claire, qu’il expose par exemple à la chambre en janvier 1923, au plus fort de la tension avec l’Allemagne : à Léon Daudet qui lui a lancé « A Jérusalem ! », ou à ce(s) député(s) que Léon Archimbaud a entendu crier « Sale Juif ! », Blum répond : « L’intention de cette interruption est blessante. Mais elle ne m’a blessé en aucune façon, d’abord en raison des hommes qui l’ont lancée […] ensuite parce que je suis juif, en effet. […] Ce n’est pas m’insulter que de me rappeler que j’appartiens à une race juive, cette race que je n’ai jamais reniée. […] Je suis né en France, j’ai été élevé dans des écoles françaises. Mes camarades sont français, je possède le français entièrement sans le moindre accent étranger. J’ai le droit de me considérer comme parfaitement assimilé. Eh bien, je n’en ai pas moins le sentiment d’être juif. Et jamais je n’ai remarqué entre ces deux phases de ma conscience la moindre contradiction, la moindre opposition. » Si Blum est affecté par l’attaque de Vallat le 6 juin 1936, au point de s’apprêter à quitter l’hémicycle, c’est parce que ses capacités à gouverner sont gravement remises en cause, parce que Vallat lui conteste son identité de président du Conseil
La majorité de Front populaire interprète ainsi les paroles de Vallat et dénonce avec vigueur des propos évidemment antisémites. Ici aussi, le Journal officiel est un guide trompeur : « A l’extrême-gauche et à gauche, MM. Les députés se lèvent et applaudissent le président du Conseil », y lit-on après « un Juif ». Or ils font davantage : ils s’en prennent directement à Vallat. La presse relève l’invective « scélérat ! » Sans doute, dans le droit fil des vifs débats des mois et des années précédents, le mot « fasciste ! » est également prononcé – L’Humanité du 7 juin fustige l’« offensive brutale et répugnante de la droite fasciste » et un antisémitisme « à la mode d’Hitler ». Plus tard dans la séance, la gauche de la chambre exige la censure contre Vallat, sans succès.


Les fronts

La haine exprimée par Xavier Vallat le 6 juin 1936 n’est pas simplement de type antisémite. Elle se nourrit à diverses autres sources. Pour un homme viscéralement hostile au communisme, le soutien accordé par le parti communiste au gouvernement Blum est à ses yeux le signe avant-coureur de la révolution. Les grèves du printemps 1936 en fournissent selon lui la preuve. Le Front populaire, c’est l’entrée de Moscou dans la vie politique française ; le président du Conseil, juif mais agnostique, a lui-même un esprit révolutionnaire, aux antipodes du catholicisme conservateur de Vallat. Cette convergence entre antisémitisme et anticommunisme s’exprime par exemple le 15 février 1934, lorsque Vallat accorde sa confiance au gouvernement Doumergue lors de la séance d’investiture : avec Doumergue, « il nous a semblé entendre après la voix d’Israël [Blum] et celle de Moscou [Ramette], la voix de la France ! »
Moscou désigne à la fois le péril rouge et la menace étrangère. Car Vallat, ainsi qu’il le montre le 6 juin, est également xénophobe. Il est persuadé que les juifs de France prônent la fermeté face à l’Allemagne pour défendre leurs coreligionnaires d’outre-Rhin sans se soucier un instant des intérêts de la France. Dans son interpellation, il invoque sans cesse sa patrie (ce « vieux pays gallo-romain ») ; il met en opposition « notre race » et « leur race » ; il dénonce l’alliance des juifs et des étrangers (et des protestants, et des francs-maçons que Vallat combat avec ardeur), cette « anti-France » désignée sans relâche à la vindicte populaire par Maurras et l’Action française.
Ajoutons à cela un antiparlementarisme virulent : Vallat fait sien en février 1934 le slogan « A bas les voleurs ! » ; il pourfend l’affairisme et la corruption – il est vice-président de la commission d’enquête sur l’affaire Stavisky –, il dénonce très vigoureusement dans son interpellation du 6 juin 1936 la répression qui s’est abattue contre les manifestants du 6 février 1934, ce qui conduit à une violente altercation gauche-droite à propos de l’ex-préfet Chiappe, devenu député ; il ferraille contre les députés qui selon lui défendent le système (or Blum dirige jusqu’au printemps 1936 le groupe parlementaire SFIO à la chambre), il rumine probablement aussi son échec du 4 juin, contre Edouard Herriot, pour le fauteuil de président de la chambre. Ajoutons aussi un anti-intellectualisme qui se cristallise sur la figure d’un Blum membre de la bonne bourgeoisie parisienne, normalien, brillant, élégant dans son expression, « esprit supérieur » aux dires de Vallat, et une hostilité de type économique car fidèle en cela aux schémas classiques de l’antisémitisme anticapitaliste (celui qui se déploie par exemple au XIXe siècle contre les banquiers Rothschild ou Pereire), Vallat suspecte Blum d’enrichissement frauduleux.
Ajoutons enfin une haine de type sexiste. Le 6 juin, Xavier Vallat commence par saluer la présence de femmes au gouvernement et par appeler de ses vœux leur accession à l’électorat et à l’éligibilité. Puis il s’adresse à Blum : « un de vos amis vous aurait dit que la France vous attendait comme une nouvelle mariée. Le mot était tout naturel, s’adressant à l’auteur d’un traité matrimonial. (Sourires.) » Le traité en question, c’est Du mariage (1907), où Blum explique que l’harmonie conjugale doit être fondée sur l’harmonie des cœurs et des sens, que les femmes ont intérêt à exercer leur liberté amoureuse avant leur mariage. Du mariage a fait couler beaucoup d’encre : Blum a été accusé d’immoralisme ; le défenseur des femmes dans le mariage est devenu pour ses ennemis un être efféminé, dépourvu de virilité. Vallat ne fait donc ici encore que s’inscrire dans une tradition : ses sous-entendus du 6 juin 1936 (« nouvelle mariée », mais aussi « corbeille de noces » ou « garçons d’honneur ») rappellent des paroles beaucoup plus brutales : celles de Léon Daudet dans L’Action française du 2 novembre 1933 (« hybride ethnique et hermaphrodite »), les siennes aussi pendant une conférence de l’Action française, à Poitiers, une quinzaine d’années avant la victoire du Front populaire : « [Blum] suppute des millions sur ses doigts fuselés et agiles comme ceux d’un peseur d’or, chasse, d’un geste excédé de petite maîtresse, les interruptions des collègues irrespectueux qui évoquent le ghetto ancestral, et termine ses discours de président du conseil d’administration par un fougueux appel à la révolution mondiale ». La charge de Poitiers est très caractéristique : elle concentre plusieurs haines en une, contre ce Blum que Vallat déteste à titre personnel. « Il est une raison qui m’interdit de voter pour le ministère de Monsieur Blum, explique-t-il le 6 juin 1936, c’est Monsieur Blum lui-même. »
Lorsqu’il reprend la parole en dernière partie de séance, c’est indirectement que Léon Blum répond aux propos insultants de Vallat. Il place son intervention sous le signe de la France. Il martèle que le Front populaire est le défenseur des traditions les plus authentiques de la République : son gouvernement est « sorti des profondeurs mêmes de la nation », il représente le peuple dans son ensemble. Il appelle à l’« union de la bourgeoisie et du peuple républicain, et de la masse des travailleurs et des paysans » contre les ligues factieuses. Il se place dans le sillage de 1789 et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, glorifiant la liberté conquise par le peuple « au prix d’un siècle et demi de sacrifices ». Il condamne les tentations césaristes en évoquant, par petites touches, le spectre du coup d’Etat du Deux-décembre 1851 : « Le pays n’a pas à attendre de nous, ni à redouter de nous que nous couvrions, un beau matin, les murs des affiches blanches de la dévaluation, des affiches blanches d’un coup d’Etat monétaire. » Est-il besoin de préciser que ces mises au point ne convainquent pas son adversaire ? Vallat campe sur ses positions, persuadé que les Français, malgré la victoire du Front populaire, partagent ses idées.


Ce que la France pense tout bas ?

« J’ai cette originalité ici, qui quelquefois me fait assumer une tâche ingrate de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas ». Xavier Vallat n’est pas l’inventeur de l’expression, déjà présente chez Drumont quarante ans plus tôt. Il n’est pas non plus le dernier à l’utiliser. Jean-Marie Le Pen la remobilise à plusieurs reprises au cours de sa carrière politique. Le 23 avril 2007, à Dijon, dans la dernière ligne droite de la campagne présidentielle, le candidat Nicolas Sarkozy la prononce en meeting tandis qu’il tâche de rallier à lui une partie de l’électorat du Front national : « Pourquoi tant de haine ? Parce que je dis tout haut ce que tout le monde pense tout bas, que si l’on n’aime pas la France on n’est pas obligé d’y venir et on n’est pas obligé d’y rester, mais que lorsque l’on y reste on est tenu de respecter ses lois, ses valeurs et ses mœurs ? »
Vallat n’est pas fondé à se proclamer porte-parole des Français, au printemps 1936, mais il exprime néanmoins les pensées d’une France de l’antisémitisme (et de l’anticommunisme, et de la xénophobie). Tout le problème est de mesurer l’ampleur du phénomène. A la chambre par exemple, si les députés de droite ne protestent pas contre ses attaques du 6 juin 1936, c’est parce que certains partagent ses idées, parce que d’autres l’apprécient pour ses qualités d’orateur, pour son sens de l’humour, pour la détermination dont il fait preuve face au Front populaire et ne s’offusquent pas de ses propos. En cours de séance, le président Herriot tente de le mettre en porte-à-faux avec Le Cour Grandmaison, un député de droite qui a prononcé avant lui des paroles beaucoup plus modérées, mais ce dernier déclare qu’il refuse de se désolidariser de lui. En règle générale les députés de droite (et une partie des députés du centre) réservent leur hostilité aux députés du Front populaire ou au président Herriot. Selon Le Voltaire (13 juin 1936), Vallat est « l’orateur de l’opposition ».
Dans les rangs de la gauche, il n’est pas douteux qu’un antisémitisme existe, même larvé. Lorsqu’il jette à la face du député conservateur – et juif – Erlich les deniers de Judas en janvier 1923, lorsqu’en décembre 1928 il accuse brutalement Léon Blum de n’avoir attaqué deux spéculateurs que pour défendre les intérêts d’une banque rivale, Paul Vaillant-Couturier (de retour à la chambre en 1936) a un comportement antisémite. Blum, en décembre 1928, ne se fait pas faute de dénoncer le procédé : il s’élève contre « l’ordre réitéré par Moscou : salir, tarer, déshonorer. Vaillant-Couturier ne croit pas un traître mot de ce qu’il dit. Mais il obéit : il accomplit l’infâme besogne. »
Hors du Palais-Bourbon, nombreux sont les journaux qui présentent un compte rendu favorable de l’interpellation de Xavier Vallat. Certains le font de manière indirecte : Le Journal des débats rapporte que Léon Blum n’a pas été capable d’apporter des réponses satisfaisantes aux interpellations qui lui ont été adressées – celle de Vallat, d’autres encore –, que la violence politique parlementaire n’est que le fait de députés de gauche qualifiés de « fauves » ou de « bande d’enragés ». La Croix est plus explicite : le journal cite les propos de Vallat, ajoute qu’« à ces mots Monsieur Léon Blum fait semblant de quitter sa place et une tempête de vociférations s’élève [à gauche] », glisse une remarque ironique (« constater que quelqu’un est juif est une injure »), signale que « Monsieur Vallat a rappelé les prophéties de Léon Blum. » – de fait, Vallat a reproché à Blum de s’être assuré « une réputation bien établie de prophète qui se trompe ». L’Action française, qui a titré le 5 juin « La France sous le Juif », poursuit sur sa lancée le 8 : « C’est à un Blum judaïsant, talmudisant, au Blum militant pour son peuple que Xavier Vallat s’en est pris avec un très rare bonheur. » (Charles Maurras)
Et puis il y a les courriers de félicitations reçues par Vallat aux lendemains de son interpellation, qu’il conserve ensuite, et que Tal Bruttmann et Laurent Joly étudient dans La France antijuive de 1936. Près de deux cent quarante lettres de soutien (contre une quinzaine seulement de lettres réprobatrices) lui sont envoyées de tout l’hexagone, et d’Algérie. Leurs auteurs ont des profils très divers : « Du militant d’Action française à la mère de famille catholique, de l’industriel anticommuniste au militaire pontifiant, de l’aristocrate poli au petit commerçant d’Algérie, du prêtre mystique à l’admirateur exalté. Quelques fous, des angoissés en grand nombre et, surtout, une majorité de gens ordinaires. » Voici par exemple les cinquante-deux anciens combattants qui postent d’Alger, le 18 juin 1936, quelques phrases en lettres capitales : « A bas Léon Blum. A bas les juifs, race pourrie ! Vive la France. Vive l’armée. Un groupe d’anciens combattants, tous gallo-romains. »


Persistance de l’antisémitisme

Au moment où il accède à la présidence du Conseil, Blum a presque 65 ans. Il a été déjà si souvent attaqué sur ses origines, sur ses engagements politiques et sociaux, sur ses mœurs, qu’il a probablement mérité le surnom d’« homme le plus insulté de France ». En 1936, dans les mois qui précèdent l’assaut de Xavier Vallat, il a pu lire en janvier, sous la plume de Henry Béraud, dans Gringoire : « […] apparition de mauvais rêve, vous franchissiez la grille du Palais Bourbon, […] ensuite, à bonds de chèvre, vous escaladiez les degrés de la tribune… » ; il a été blessé à la veine temporale le 13 février, pris à partie à l’angle de la rue de l’Université et du boulevard Saint-Germain par des Camelots du Roy (Action française) tandis qu’il venait de quitter la chambre des Députés en voiture. L’assaut de Xavier Vallat, le 6 juin, s’ajoute à cette longue liste.
Si la confiance est votée le 6 juin à une large majorité (384 voix contre 210) et si le gouvernement, la chambre et le sénat s’engagent dans une longue série de réformes, les tensions ne s’apaisent pas pour autant. Avec beaucoup d’autres, Vallat poursuit son offensive. Le 17 mars 1938 Léon Blum se présente devant la chambre avec un nouveau gouvernement dit d’union nationale. Vallat prend la parole et déclare, selon le Journal officiel : « Et j’ajoute, pour mon compte personnel, qu’il me paraîtrait inconvenant que l’union des Français se fît autour de l’homme qui représente si intensément le peuple que la malédiction divine a condamné à ne plus avoir de patrie. » (ou bien, dans d’autres journaux : « un homme qui symbolise une malédiction divine » ; « un homme qui appartient à un peuple qui symbolise la malédiction divine »). La gauche proteste très vigoureusement, la droite applaudit.
La défaite militaire contre l’Allemagne au printemps 1940 et le naufrage de la Troisième République débouchent sur la naissance du régime de Vichy. Philippe Pétain et son gouvernement tiennent Léon Blum pour l’un des responsables principaux des malheurs de la France ; il est jugé en 1942 par la Cour suprême de Riom tandis que les cinémas français projettent des films de propagande où il est présenté comme l’archétype du juif honni. Quant à Xavier Vallat, il trouve sous Vichy l’occasion de mettre ses théories en pratique : il occupe à partir de mars 1941 la direction du Commissariat général aux questions juives. C’est pour lui le point d’aboutissement d’un parcours pour lequel le discours du 6 juin 1936 marque une étape décisive : « Les réactions enthousiastes que son discours a suscitées vont le persuader qu’il a un destin antisémite possible ou, à tout le moins, une compétence certaine sur le sujet. » (Laurent Joly) Ainsi, entre les années 1890 et Vichy, se déroule tout un cycle de l’histoire de l’antisémitisme ; en évolution constante, nourri après la Première Guerre mondiale par la montée de l’anticommunisme, cette haine qui circule dans la population française trouve à plusieurs reprises l’occasion de s’exprimer par l’insulte dans le Palais-Bourbon de la Troisième République. On ne peut s’empêcher de penser que les insultes proférées au fil des années ont préparé le terrain pour Vichy : l’Etat français exauce le désir d’exclusion de l’autre de l’espace politique – et au-delà – que traduit l’assaut verbal.


Sources

La séance du 6 juin 1936 est en ligne dans sa totalité sur le site de l’Assemblée nationale, avec une photographie de l’hémicycle datée du jour même, et évoquée ci-dessus, en début de développement :
http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/Leon_Blum_programme_6-juin-1936.asp

Deux « unes » du 7 juin – L’Humanité, document 1 ; Le Petit Journal, document 2 – sont reproduites ci-contre.


Bibliographie

Tal Bruttmann et Laurent Joly, La France antijuive de 1936. L’agression de Léon Blum à la chambre des Députés, Sainte-Marguerite-sur-Mer, Equateur, 2006.

Christian Delporte, « Léon Blum dans la caricature », Cahiers Léon Blum, 30, 1992.

Laurent Joly, Xavier Vallat (1891-1972), Paris, Grasset, 2001.


 
Voir aussi :
  Itinéraires bis :
 


LE PETIT JOURNAL DU 7 JUIN 1936




L'HUMANITE DU 7 JUIN 1936