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Séance du 24 mai 1850 (reproduite dans le Moniteur universel du 25 mai 1850)

 

Multitude, vile multitude, misérable multitude

 

[…]
Ce sont ces hommes qui méritent ce titre, l’un des plus flétris de l’histoire, entendez-vous, le titre de multitude.
[…]
Des amis de la vraie liberté, je dirai les vrais républicains, redoutent la multitude, la vile multitude, qui a perdu toutes les républiques.
[…]
Des républicains chérir la multitude et la défendre, ce sont de faux républicains, ce sont de mauvais républicains.
[…]
Cette misérable multitude a livré à tous les tyrans la liberté de toutes les républiques. C’est cette multitude qui a livré à César la liberté de Rome pour du pain et des cirques.
[…]
C’est cette multitude qui, après avoir accepté en échange de la liberté romaine du pain et des cirques, égorgeait les empereurs.
[…]
C’est cette vile multitude qui a livré aux Médicis la liberté de Florence ; qui a, en Hollande, dans la sage Hollande, égorgé les Witt, qui étaient, comme vous le savez, les vrais amis de la liberté.
[…]
C’est cette vile multitude qui a égorgé Bailly, a applaudi au supplice, qui n’était qu’un abominable assassinat, des Girondins »
[…]

« Multitude », mot martelé et décliné par Thiers dans son discours du 24 mai. L’homme du « parti de l’ordre » dit ce jour-là son soutien à une restriction du suffrage universel masculin hérité de la révolution de Février 1848. Il affirme que les futurs exclus du suffrage ne sont en fait que la lie de la population française.
Dans le débat parlementaire il a vingt ans d’expérience. Ses ennemis le redoutent. Il se montre ce jour-là particulièrement percutant, en particulier lorsqu’il qualifie la multitude de « vile ». Le sens (derrière ces deux mots l’auditoire entend le « plebs » des Romains) et la sonorité de l’expression font mouche. En fin de tirade Le Moniteur universel indique des « applaudissements et bravos répétés sur tous les bancs de la majorité. » A la satisfaction des amis de l’ordre répond l’indignation des républicains.


L’impact de l’insulte. L’exemple de la presse de la Côte-d’Or

« Vile multitude » fait son chemin dans les milieux républicains au printemps et à l’été 1850. Deux parades bien connues sont observables : flétrir l’auteur de l’insulte, ou faire de l’insulte un drapeau. En tout état de cause, l’expression revient de manière récurrente, remobilisée dans des contextes divers. Elle est utilisée pour souligner la dignité des gardes nationaux, la vertu d’individus engagés dans des procès jugés à Dijon. Elle signe l’hostilité profonde entre deux camps. La « vile multitude » de Thiers se distingue par sa grandeur d’âme.

Le Courrier républicain de la Côte-d’Or, 29 mai 1850 :

 

A la façon dont on la traite, la garde nationale pourrait voir une injure personnelle dans les paroles prononcées avant-hier par M. Thiers. Nous la suspectons d’avoir beaucoup de liens de parenté avec la vile multitude que M. Thiers, par euphémisme seulement, n’appelait point la canaille.
Cette vile multitude continue d’être calme, de mépriser les provocations, de se retrancher dans son bon droit.
[…]
La garde mobile s’est recrutée presque tout entière dans cette généreuse population parisienne qu’on traite de vile multitude, parce qu’elle a le sentiment de la liberté et parce que, dans toutes les circonstances, elle a su la défendre. Mais qu’on nous permette de le demander, où en serait aujourd’hui la société et par combien de malheurs n’aurions-nous pas eu à passer si cette vile multitude de la garde nationale n’était pas montée avec autant d’intrépidité à l’assaut des barricades élevées par les hommes qui avaient pris les armes contre la société ! En France, on manque bien souvent de mémoire e chaque jour vient nous en donner la preuve.


Le Courrier républicain de la Côte-d’Or, 1 er juin 1850 :

 

Voyez-vous ces pauvres gens – au cœur d’une misère tellement profonde qu’elle touche jusqu’au cœur d’un gendarme – pratiquer le principe de la fraternité dans toute son étendue et avec la plus grande franchise ! […] Honneur à de si nobles exemples ! On les rencontre le plus souvent chez les malheureux car ils savant apprécier, eux, la nécessité et la valeur de pareils services.
Et voilà cette vile multitude que l’on calomnie avec tant d’insolence !...
Grands comédiens ! Allez donc, sous ces humbles chaumières, prendre des leçons de moralité et de philanthropie… Ce peuple-là ne se venge pas : il souffre et il sait attendre.


Le Peuple, 11 août 1850 :

 

L’admirable plaidoirie du citoyen Louis, ses chaleureuses professions de foi politiques ont trouvé un écho sympathique dans les rangs pressés de la vile multitude.


Sillages de l’insulte

L’insulte vive ?
Anselme Bellegarrigue est en 1851 le maître d’œuvre d’un Almanach de la vile multitude. Il est connu en 1850 pour L'Anarchie, Journal de l'ordre et pour l’« Association des libres penseurs » à Meulan. Il a soutenu la République naissante, il a participé aux réunions de la « Société républicaine centrale » de Blanqui en 1848, il a pris assez vite ses distances avec un régime qu’il accusait de confisquer les libertés individuelles et locales.

L’insulte dévitalisée ?

 
  • « Foule : a toujours de bons instincts. Turba ruit ou ruunt. La vile multitude (Thiers.)
    Le peuple saint en foule inondait les portiques..., etc ». Tel est le contenu de l’entrée « foule » pour le « Dictionnaire des idées reçues » qui accompagne le Bouvard et Pécuchet de Flaubert (posth., après la mort de l’auteur, à partir de 1880). Thiers est aussi présent à l’entrée « liberté » par le biais de l’expression « libertés nécessaires » (il a employé l’expression sous le Second Empire) : « Nous avons toutes celles qui sont nécessaires. »
  • « Vil, vile, adj. […] Fig. Bas, abject, sans dignité, sans valeur : un vil intrigant. Une vile multitude. Des sentiments vils et bas. […] » (Grand Dictionnaire universel du XIX e siècle, Pierre Larousse, dir., Paris, tome 15, 1876)

On est tenté de voir dans ces deux exemples, si différents soient-ils, la banalisation d’une expression qui devient lieu commun sous la Troisième République.


Pour aller plus loin
Nicolas Bernard, « Les procès dans les journaux dijonnais en 1850 », maîtrise d’Histoire, université de Bourgogne, 2004.


La « vile multitude » selon Bertall

Le 9 juin 1850, le célèbre caricaturiste Albert d'Arnoux alias Bertall, offre aux lecteurs du Journal pour Rire une mise en scène satirique de la célèbre diatribe d'Adolphe Thiers, lancée depuis la tribune de l'Assemblée quelques semaines auparavant. Le parti pris de l'artiste, « pétillant de gaieté malicieuse » (selon Le Grand Dictionnaire Universel du XIX e siècle de Pierre Larousse), illustre les ambivalences de ce genre de dessin, oscillant entre la volonté de dénoncer et celle de faire rire. Le spectateur ne peut qu'esquisser un sourire devant la silhouette replète du « petit Thiers », au premier plan à gauche. Coiffé d'un bicorne pour le moins ridicule, il chevauche une monture de pacotille faite de papier, incarnation du Constitutionnel , le journal du docteur Véron avec lequel Thiers passe pour être très lié. Au centre de l'image, surgissant des tréfonds de ce décor monochrome, un cortège duquel émergent les étendards de tous les corps de métiers dont le caractère itinérant les exclut du droit de vote, défile sous ses yeux. Ainsi, l'œuvre de Bertall ne se départit pas d'une certaine ironie, présentant cette « vile multitude », vêtue pour l'occasion de l'habit et du haut de forme, bien loin de ces anarchistes dangereux dénoncés par Thiers afin de soutenir le projet de loi. Propos, au demeurant, réédités par ses amis du parti de l'Ordre, au moment de la campagne de pétitionnement, orchestrée par les milieux républicains au cours de l'été 1850 (et qui parvient à réunir près de 500 000 signatures). D'ailleurs, « Pétitions ! Pétitions ! » pourrait être le cri de cette foule compacte, de ces trois millions d'électeurs, bien décidés à reconstruire la hiérarchie du pouvoir républicain, fondée sur un exercice sans limite du suffrage universel masculin.


« La vile multitude » au placard...

L’expression « vile multitude », employée par Adolphe Thiers dans son discours du 24 mai 1850, désigne la population à bannir d’un suffrage universel masculin remis à cette date en question. Cette population serait responsable de tous les malheurs d’un pays quel que soit son régime et le rendrait mauvais. La presse côte-d’orienne républicaine souligne le manque de tact de l’homme politique. S’en suivent logiquement des caricatures à souhait. Cette affaire n’a pas échappé aux Dijonnais, même les plus anonymes. Nos recherches nous ont amenée à voir que certains avaient repris cette expression pour la retourner contre son propre camp. Choix de l’humour, ou volonté de montrer la bêtise de cette expression qui n’a fait que raviver un feu jamais éteint ?
Un Dijonnais (ou plusieurs ?) s’est permis d’inscrire l’expression sur un placard. Dans la nuit du 20 au 21 mai 1851, certains citadins encore éveillés et autres agents de l’ordre ont pu alors lire « Pour la vil [sic] multitude, vive 93 ! » accolé sur des affiches annonçant une fête royaliste sur des murs de la ville avant de disparaître, arrachés vivement par sécurité. Cette affaire nourrit un dossier intitulé « apposition de placards séditieux à Dijon dans la nuit du 20 au 21 mai 1851 ». (ADCO, 20 M 1064, rapport de police au préfet de la Côte-d’Or, mai 1851. Voir document 1 ci-contre) Malheureusement, ce placard n’a pas été restitué tel quel dans le dossier conservé aux Archives départementales de la Côte-d’Or. Nous pouvons supposer qu’il a été détruit dès le moment où il fut retiré. Nous avons seulement le témoignage écrit du commissaire central de Dijon adressé au préfet de Côte-d’Or. C’est d’ailleurs ce que l’on trouve la plupart du temps lorsqu’on effectue une recherche concernant les placards séditieux. Il est particulièrement rare que le placard se trouve dans le dossier, ce qui constitue un trésor pour l’archiviste et pour l’historien. Les témoignages écrits que sont les rapports de police sont alors notre principale source.
Ce placard s’inscrit dans un contexte agité à Dijon, et aussi à l’échelon national. Durant l’année 1851, c’est Adolphe Thiers qui est montré du doigt par le peuple, ce placard nous en donne clairement la preuve.
Thiers n’est cependant pas le premier à subir des attaques. En effet, quelques années auparavant, en 1842, la monarchie de Juillet, Louis-Philippe et son gouvernement paraissent bien peu au goût de certains Dijonnais. Le peuple est déçu des réformes successives de la monarchie de Juillet, ayant cru, dans un premier temps, que Louis-Philippe ferait référence à la Révolution Française ce qui, finalement, n’est plus le cas. Une lueur d’espoir s’était allumée lorsqu’il fut proclamé « roi des Français », liant la nouvelle monarchie au peuple, et non plus à la tradition d’Ancien régime. Auparavant, il avait incarné une opposition à la politique des ultras du royalisme et ne montrait pas de total rejet de la Révolution de 1789. Ces actes de sédition sont des réactions de désillusion, donc l’expression d’une colère qui ne fait que s’accroître au fil des années de gouvernement monarchique. Celui-ci reste inerte devant toute réaction venant des Français. Déjà, Alphonse de Lamartine l’avait souligné dans son discours du 15 février 1842, comparant la monarchie de Juillet à une borne. Ainsi, en octobre 1842, le maire de Dijon adresse une lettre au ministre de l’Intérieur, signalant un placard séditieux contre Louis-Philippe. Celle-ci retranscrit mot pour mot le placard, ainsi que les différentes dispositions des écrits : « Mort à Philippe le tirant [sic], et Vive la république [...] » (ADCO, 20 M 1064, rapport de police d’octobre 1842. Voir document 2 ci-contre) Le contexte de colère était déjà bien marqué, neuf ans avant notre présente affaire.
Le 14 février 1850 : sous la Deuxième République, une autre opposition est remarquée par le commissaire de police de Dijon (ADCO, 20 M 1064, rapport de la sûreté générale de Dijon, février 1850). Il signale en effet, des jeunes gens fumant des pipes où est gravé le portrait de Ledru-Rollin, homme politique de gauche, grande figure de la Révolution de 1848.
Le 9 mai 1851 : les agents de police d’Is-sur-Tille arrêtent un dénommé Benoît qui proférait des chants séditieux : « Vive les rouges, à bas les blancs ». A peine entré dans sa cellule, il ajouta un refrain : « Républicains, dressons la guillotine ! » (ADCO, 20 M 1064, rapport de police).
Note placard s’inscrit donc dans un contexte général de contestation politique et de déception populaire. Il n’est pas exceptionnel, en témoignent les affaires précédentes de placards. Les défenseurs de l’ordre n’avaient pas non plus affaire à ce genre de contestations tous les jours.

Le placard est un moyen ingénieux de s’exprimer tout en faisant preuve de discrétion. Au XIXe siècle, ils ne manquent pas, même dans les villes moyennes. Car il n’y a pas que le cri pour se faire entendre, il y a aussi l’écrit. Et, au-delà de l’assaut verbal, le placard trouve sa place pour mettre en avant ses opinions (jugées ici séditieuses), surtout dans ce contexte de problèmes sociaux et politiques, finalement une période féconde qui procure la joie des historiens de l’insulte et autres moyens séditieux. Petits, grands, longs ou très brefs, ils étaient un relais efficace à l’action séditieuse.

Que peut-on dire à propos de notre placard ? D’abord, ces mots n’ont pas été apposés sur ces affiches par hasard, ils ont bien entendu un but oppositionnel, faisant de l’ombre ainsi à leur affiche et montrant que ce genre de fête n’est pas accepté par tous. Aussi, pour souligner davantage leur dédain, les auteurs de ce bref mais cinglant placard reprennent l’expression même d’un homme politique qui les méprise : la « vile multitude ». On peut se dire aussi que ces mots sont repris avec moquerie et s’adressent très explicitement à la population dont les opinions sont contraires au gouvernement et qui le garde pour eux, en d’autres termes, ils s’adressent à ceux que Thiers appelle la « vile multitude ». L’auteur (ou les auteurs) ne s’en tient pas qu’à la moquerie de la bêtise de cette expression, il renforce son bref discours par deux mots « vive 93 ! ». Le discours est non seulement oppositionnel, mais qui aussi séditieux puisqu’il rend hommage à un épisode révolutionnaire macabre. En effet, Louis XVI est exécuté le 21 janvier 1793, et un tribunal révolutionnaire est créé le 10 mars : la Terreur est à l’ordre du jour. Ce placard peut alors être traduit ainsi : « vive le peuple, oui toi que Thiers appelle la vile multitude. Fais face à ceux qui nous oppriment et qui nous insultent. Vive 1793, l’année qui a vu ta gloire et la déchéance de tes souverains ! ». Nous pouvons également traduire ce texte par un appel au soulèvement, à la sédition. Un autre 1793 est souhaité voyant le triomphe du peuple en révolte et la mort des oppresseurs.
Le placard est alors un autre moyen que le cri ou la parole simple pour faire apparaître l’insulte, ou du moins la faire ressentir. Mais ici, il est plus question de sédition. Dans cet exemple, l’insulte n’est pas explicite et aucun mot vulgaire n’est employé, si tant est que l’on considère l’insulte comme une vulgarité.


Thomas Bouchet, Quentin Detourbet et Emilie Rouilly

 
Voir aussi :
Faire de l'insulte un drapeau
Lire le texte complet du débat « La vile multitude » (Adolphe Thiers, 24 mai 1850)
  Itinéraires bis :
 


"a cheval sur la propriété" (lithographie de thiers, 1898)




Le journal pour rire (9 juin 1850)


























































































































































ADCO, 20 M 1064, rapport de police au préfet de la Côte-d’Or, mai 1851




ADCO, 20 M 1064, rapport de police d’octobre 1842