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> "A BAS LES VOLEURS! "

 

 

 


place de la concorde, janvier 2005

« A bas les voleurs ! » ( Paris, le 6 février 1934 )

 

En fin d’après-midi du 6 février 1934, une foule importante se réunit place de la Concorde, à proximité de la chambre des Députés. Elle est formée de groupes d’extrême-droite, d’associations d’anciens combattants aux sensibilités politiques très diverses, de mécontents. Manifester son hostilité au cours politique des choses sans sortir du cadre légal ? en découdre avec les forces de l’ordre ? renverser un régime honni ? Multiples sont leurs motivations. La tension monte au fil des heures. Les slogans, les cris et les jets de pavés laissent place en soirée aux coups de feu. Au terme des violences de la nuit, le bilan officiel est lourd : 15 morts (presque exclusivement des membres des ligues), des centaines de blessés.

Insultes en contexte

L’instabilité politique était patente dès avant le 6 février ; le limogeage par le président du conseil Daladier du préfet de police Chiappe, réputé trop indulgent vis-à-vis des ligues (3 février), a fait monter d’un cran une tension déjà très palpable. De fait, l’affaire Stavisky a ébranlé quelques semaines plus tôt un régime instable et a enflammé les ligues (le slogan « A bas les voleurs ! » s’est fait entendre à plusieurs reprises dans les rues de Paris au début de 1934) ; à la veille de la manifestation du 6 février, la ligue Solidarité française diffuse un tract aux très forts relents xénophobes, antisémites, antiparlementaires. On peut y lire que les « honnêtes gens », s’ils ne réagissent pas, continueront à être la proie des « voleurs ». Voici un extrait du tract :

 

« Daladier vous mène comme un troupeau de foire aux Blum, aux Kaiserstein, aux Schweinkopf et autres Zyromski, dont le nom bien français est tout un programme.
Voilà vos maîtres, les patriotes !
Voilà la dictature qui t'attend, peuple de France !
Ton Parlement est pourri.
Tes politiciens compromis.
Ton pays livré à la boue des scandales.
Ta sécurité menacée.
La guerre civile grogne.
La guerre tout court rôde.
La police mobilisée par ordre, contre sa conscience et ses sentiments, parce qu'on le veut en haut
lieu …Tout ceci pour protéger les voleurs contre les honnêtes gens exaspérés.
Paysan, la ruine te menace : vois le scandale des blés.
Ouvriers, intellectuels, votre situation est assaillie par les étrangers.
Ni les uns, ni les autres n'êtes plus chez vous.
Petits rentiers, petits fonctionnaires, petits commerçants, votre pain quotidien est menacé.
Il faut la France aux Français.
Et les Français chez eux !
Avec le balai à la main.
Il y en a assez !
Il faut que le Gouvernement se rende compte que le peuple est réveillé et qu'il avance, décidé à en finir avec les internationaux révolutionnaires et les politiciens pourris …».

Document cité par la Commission d'enquête
parlementaire sur les événements du 6 février.

Violences verbales et violences gestuelles du 6 février

Mathias Bernard l’explique dans la contribution qu’il a donnée à La Voix et le Geste (voir les références ci-dessous) : paroles et comportements violents sont des marqueurs privilégiés de la « journée sanglante du 6 février ». Avant la violence physique, la violence verbale a été poussée à l’extrême. Des milliers de manifestants ont scandé « A bas les voleurs ! » Ils se conforment pour certains au mot d’ordre lancé par L’Action française dans un tract distribué le 6 février :

 

« Ce soir, à l’heure de la sortie des ateliers et des bureaux, ils [les Français] se rassembleront devant la Chambre, au cri de ‘A bas les voleurs !’ pour signifier au Ministère et à ses soutiens parlementaires qu’ils en ont assez de ce régime abject. »

Le Populaire , organe de la SFIO, ne force qu’à peine le trait lorsqu’il dénonce dans son numéro du 7 février les agissements criminels d’« une vague hurlante de manifestants ».
Quant à la violence physique, elle prend diverses formes. Jets de projectiles divers – notamment des morceaux d’asphalte, des pierres arrachées aux balustrades de la place de la Concorde, des arceaux de fonte du jardin des Tuileries – ; coups, échanges de coups de feu. Sur la place, du côté du pont, vers les Tuileries, des barricades ont été érigées par les manifestants les plus déterminés.

Les lendemains du 6 février

L’usage de l’insulte verbale ne cesse pas le 7 : « Les blessés sont nombreux parmi les malheureux que l’on contraint à combattre des Français pour défendre un régime de pourris, de voleurs et d’assassins » ; « Et tout ce peuple crie, hurle sa colère » (L’Action française). La gravité de la crise signe la victoire provisoire de l’extrême-droite : la rue et les forces hostiles au parlementarisme l’ont emporté contre Daladier, contraint à la démission dès le 7 février.
Les forces de gauche se mobilisent le 12 février contre le fascisme et, ce jour-là, les cortèges communiste et socialiste fusionnent. Les communistes, qui ont violemment flétri un « régime de boue et de sang » (L’Humanité du 7 février), considèrent en définitive que l’ennemi à abattre se situe à l’extrême-droite. La Troisième République vit ainsi dans la première quinzaine de février 1934, dans le bruit et la fureur, un tournant important de son histoire

Pour aller plus loin :

Mathias Bernard, « Droites et gauches face aux barricades de février 1934 », dans Alain Corbin et Jean-Marie Mayeur (dir.), La Barricade, Paris, Publications de la Sorbonne, 1997, p. 469-482.
Mathias Bernard, « Les violences du 6 février 1934 vues par les droites françaises », dans Philippe Bourdin, Jean-Claude Caron et Mathias Bernard (dir.), La Voix et le Geste. Une approche culturelle de la violence socio-politique, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2005, p. 231-244.
Serge Berstein, Le 6 février 1934, Paris, Julliard, 1975.
Danielle Tartakowsky, Les Manifestations de rues en France, 1918-1968, Paris, Publications de la Sorbonne, 1997.

 

 

 

 
Voir aussi :
  Itinéraires bis :