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INSULTE ET SILENCES

 

 


duel ribière - efferre (pathé-
gaumont)


duel argentin (pathé-
gaumont)

« Le duel, une passion française » ? (Jean-Noël Jeanneney)
 

Une passion...
Les duels sont chose fréquente dans la vie politique française au long du XIX e siècle et jusqu'à la Grande Guerre. De Lamartine à Jaurès, de Carrel à Clemenceau, de Ledru-Rollin à Léon Daudet, de très nombreux hommes politiques prennent le pistolet ou l'épée pour vider leurs querelles. Pratique politique à part entière ? On peut le penser si l'on considère les noms des duellistes mais on reste plus indécis en examinant cette fois les causes des combats singuliers qui les placent face à face. Armand Carrel par exemple, personnalité phare de l'opposition républicaine au régime de Juillet, meurt en 1838 atteint par la balle de son adversaire Girardin, pour des raisons dont leurs contemporains dénoncent l'inanité et qui n'ont rien d'explicitement politique.

L'insulte est souvent à la source du duel. La même année (1899), Ferry traite Déroulède de « Saint-Arnaud de café-concert » et Francis de Pressensé s'attaque à un Barrès qu'il considère

lâche, « [.] tête de vieux cheval, cou de girafe ». Les deux fois, une logique de duel s'enclenche - sans aller jusqu'à son terme. Et nous reviendrons un peu plus loin sur l'« abruti ! » que Gaston Defferre adresse à René Ribière en 1967 et qui les conduit à se battre à l'épée. Car le duel est au XIX e siècle une réponse aux blessures de l'honneur. Jaurès ne dit pas autre chose lorsqu'il confie en 1904 qu'il sent « grimper les limaces » et que seul le duel mettra un terme aux insultes.

... française ?
La France a été un terrain d'élection pour le duel. Cette pratique attestée depuis le haut Moyen Age avec le duel judiciaire fleurit à l'époque baroque avec le duel du point d'honneur. Elle connaît ses grandes heures jusqu'au milieu du XVII e siècle malgré l'hostilité affirmée de l'Eglise et de l'Etat. Le XIX e siècle n'est donc pas le moment d'une émergence, mais d'une résurgence.

Gabriel Tarde insiste sur ce qu'il considère comme une spécificité culturelle :

  « Le duel était inconnu des Anciens : Achille et Agamemnon ont beau s'injurier publiquement, dans L'Iliade jamais l'idée ne leur vient de croiser le fer. Supposez qu'un gentilhomme de la Cour des Valois ait vu sa maîtresse enlevée par un grand seigneur, qu'il ait été en plein, camp, devant l'armée, appelé lâche et poltron, couvert de toutes les épithètes infamantes, et que, pour toute vengeance, il se soit enfermé sous sa tente. Avec quel mépris Brantôme, Montluc, d'Aubigné et tous les écrivains du temps parleraient de lui ! Telle a pourtant été la conduite du bouillant fils de Pélée. Jugée avec nos préjugés, elle est d'une lâcheté inouïe. Ce sont ces préjugés dont il s'agit de rendre compte. »
(Le duel. Etudes pénales et sociales , Paris, 1892, cité par Jean-Noël Jeanneney).

Le duel a pourtant existé ailleurs que sur le territoire français : en Italie jusqu'en 1914, dans les Etats allemands jusqu'à la première partie du XIX e siècle, en Angleterre auparavant, ailleurs encore. En voici un exemple récent et extra-européen : en voix off, le commentateur sourit du caractère factice et absurde de la rencontre qui oppose deux hommes publics argentins en 1959. Bel exemple de survivance mécanique et dépourvue de cet arrière-plan grave, voire tragique, que l'on peut observer pour le XIX e siècle

Pour en savoir plus :
- Jean-Noël Jeanneney, Le duel, une passion française, 1789-1914 , Paris, Seuil, 2004

 

Occurences :
•  Bixio-Thiers (1849)) : « pour rire  »
•  Jaurès-Déroulède (1904) : « Je sens grimper les limaces »
•  Defferre-Ribière (1967) : « Abruti ! »
•  Un duel d'opérette en Argentine ?

Bixio-Thiers (1849) : « pour rire »

Le 27 octobre 1849, les caricaturistes Lefils et Morin interpellent les habitués du Journal pour rire sur le duel digne d’une « farce politique » ou d’un « mélodrame », qui a mis face à face, sur le pré du Bois de Boulogne, le républicain Jacques-Alexandre Bixio (1808-1865), éphémère ministre de l’Agriculture et du Commerce dans le gouvernement Barrot, et Adolphe Thiers, chef de file du parti de l’Ordre. Écoutons Jules Simon en 1884 : « on raconta aussi que, dans les commencements, M. Thiers avait parlé du prince en termes injurieux. Il fallait, pour des raisons politiques que chacun sent, couper court à ces propos. M. Bixio les répéta devant M. Thiers qui, sur-le-champ, lui donna un démenti. M. Bixio, homme d'honneur et de valeur, voulut se battre. M. Thiers s'y attendait; il accepta le duel, et le voulut immédiat. On sortit; on se battit. » (Éloge de M. Louis-Adolphe Thiers par M. Jules Simon, Secrétaire perpétuel de l’Académie. Lu dans la séance publique annuelle du 8 novembre 1884). Deux coups de feu sont tirés sans qu’aucun des deux adversaires du jour n’atteignent sa cible: « vous êtes vous blessés ? », demande Bixio, au premier plan un sourire railleur aux lèvres, à Thiers, tout habillé de noir prêt à dégainer son pistolet, tandis que les deux témoins de ce duel de carnaval se tordent de rire à gauche de l’image; « pas si bête[s] ! », nos deux larrons échappés du Théâtre de l’Ambigu-Comique. Les chansonniers et autres pamphlétaires de la capitale, que ce soit au détour de la rue Saint-Jacques des quais de la seine ou encore à proximité du Palais-Royal, ne s’y trompent pas: « Thiers et Bixio, que Dieu protège, ne se sont pas tués, grand merci. Les pistolets venaient de Liège; les balles en étaient aussi ! ». (voir image ci-contre).

Jaurès-Déroulède (1904) : « Je sens grimper les limaces. »

Jean Jaurès et Paul Déroulède mènent à la fin du XIX e siècle et au début du XX e un combat politique âpre et sans concessions. Ils se mesurent au pistolet le 6 décembre 1904. A la source du duel, un article ironique paru dans L'Humanité (le journal est né en avril et Jaurès le dirige). Déroulède s'en indigne : à ses yeux, Jaurès est le « plus odieux pervertisseur de consciences qui ait jamais fait, en France, le jeu de l'étranger. » Jaurès relève l'affront : « Vous m'outragez, et à une plaisanterie inoffensive vous répondez par l'insulte. » Il demande réparation.
Les deux hommes savent se battre. En décembre 1894 Jaurès a affronté Louis Barthou au pistolet. Déroulède, lui, est un spécialiste du combat singulier. Le 6 décembre 1904, aucun des deux n'est atteint par la balle de l'autre. Ils se séparent en ennemis jurés.

Jaurès a hésité à se livrer à cet exercice individualiste, bourgeois, élitiste, contraire en somme aux principes les plus élémentaires du socialisme. Pourtant, comme il s'en ouvre à Jules Renard, il ne voit pas d'autre solution pour laver l'affront qui lui a été fait et pour enrayer la progression de l'insulte.
« Je [Il s'agit de Jules Renard] lui dis : Oh ! tous vos amis cesseront de vous aimer et de vous admirer tant que durera cette ridicule histoire.
- Cela me fera de la peine, me dit-il, mais j'ai raison. J'ai pris le temps de la réflexion. Je ne pouvais plus. Je les sens tous, là, prêts à m'insulter dans ma femme ou dans ma fille. Je reçois des lettres d'ordures. Je sens grimper les limaces. Je me sens couvert de crachats. Je veux arrêter cela par un geste ridicule mais nécessaire. Je ne veux pas qu'on se croie tout permis, qu'on me mette dans la rue le bonnet d'âne. »
Jules Renard, Journal , Paris, Gallimard, 1955, p. 637-638.

Le choix de Jean Jaurès fait écho, dirait-on, à une analyse fréquemment reprise au XIX e siècle. Jules Janin l'a présentée quelque quatre-vingts ans plus tôt dans Le Journal des débats  : « La médisance assassine mieux qu'une épée nue ; la calomnie vous brise bien plus à coup sûr que la balle d'un pistolet. [.] Seul, il [le duel] punit ce que les lois ne peuvent pas punir, le mépris et l'insulte. »

Defferre-Ribière (1967) : « Abruti ! »

Ils ont tous deux tombé la veste dans la douceur d'avril 1967. En bras de chemise, environnés d'arbustes, ils s'affrontent à l'épée dans un jardin de Neuilly. L'aisance de l'un (front dégarni, cheveux gris-blanc) contraste avec la raideur de l'autre (cheveux sombres). Le premier touche le second, une fois, puis deux. L'arbitre, le député Jean de Litpowski, fait alors cesser le combat. Gaston Defferre vient de l'emporter sur René Ribière.

C'est Ribière qui a envoyé ses témoins à Defferre : le député gaulliste de Seine-et-Oise a en effet été traité d'« abruti » par le député SFIO des Bouches-du-Rhône - maire de Marseille, président du groupe socialiste) -, en pleine chambre des Députés, au cours d'un débat fort houleux. Pressé de faire amende honorable après l'insulte, Gaston Defferre a refusé de se rétracter.
René Ribière cumule le jour du duel plusieurs handicaps : il ne s'est jamais battu (l'expérience acquise dans ce domaine en 1910 par son grand-père Marcel ne lui est d'aucune utilité) ; il n'a pas un caractère aussi bien trempé que son adversaire. Car Defferre, à l'inverse, en impose : il est gouailleur, frondeur, volubile, sûr de lui. Et il s'est déjà battu vingt ans plus tôt contre Paul Bastid, au pistolet. Ribière est-il en outre rendu nerveux par la perspective de son mariage au lendemain du duel ? Quelques années plus tard, Gaston Defferre en sourit encore : à l'en croire, il tente d'atteindre son adversaire à la braguette pour lui rendre pénible dans les jours suivants l'accomplissement de ses devoirs de jeune époux.

Le duel de 1967 fait aujourd'hui sourire. Il semble d'un autre temps. Il marie l'esprit et la maladresse, le panache et le ridicule. Il a le ton sépia des photographies anciennes. Qu'on ne s'y trompe pas, cependant. Sur un plan symbolique, l'issue de ce duel redouble l'effet de l'insulte : le qualificatif d'« abruti » reste attaché au malheureux Ribière, vaincu tour à tour par le verbe et par l'épée.

Un duel d'opérette en Argentine ? (1959)

Rojas est amiral, Gabano député. Après un échange d'injures dont la substance ne nous est malheureusement pas connue, ils se retrouvent au beau milieu d'un champ pour se battre au pistolet. Le duel est clandestin (cette pratique est interdite en Argentine) mais filmé. Il donne lieu à une séquence d'actualités présentée sur un ton enjoué et goguenard. Le commentaire s'achève sur ces mots : « Et comme toujours, les deux adversaires ayant échappé aux balles redevinrent les meilleurs amis du monde. »

 

 
Voir aussi :
  Itinéraires bis :
  Clemenceau à l'attaque


jaurès à l'assaut (musée j.jaurès; castres)


le duel jaurès-déroulède (le petit journal, 6décembre 1904)


duel entre ribière et defferre (pathé)



Bixio-Thiers (Le journal pour rire, 27 octobre 1849))