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ASSASSINAT JEAN JAURÈS
DUEL : UNE PASSION FRANCAISE ?
CHIENNES DE GARDE
SUICIDES
"SALOPE, PUTE"
> SIMONE VEIL
INSULTE ET SILENCES


 

 


un défilé à paris, après la mort de salengro (pathé)

Suicides ?
 

Abattre Keats

Le 21 février 1821, le poète anglais John Keats meurt à Rome de la tuberculose à l'âge de 25 ans. Ses amis s'empressent de faire savoir que ce décès est pour partie la conséquence des attaques insultantes menées contre lui et contre ses poèmes dans plusieurs revues britanniques, ce qui fait peu de cas du bacille réellement responsable. Ce même argument est immortalisé par un autre poète anglais, George Gordon, Lord Byron qui, deux ans après la mort de Keats, lui consacre une strophe de son poème Don Juan.

 

John Keats, who was kill'd off by one critique,
Just as he really promised something great,
If not intelligible, without Greek
Contrived to talk about the Gods of late,
Much as they might have been supposed to speak.
Poor fellow! His was an untoward fate;
'Tis strange the mind, that fiery particle,
Should let itself be snuff'd out by an article. (XI, lx, vv. 473 - 480)

John Keats, qu'une seule critique réussit à tuer, au moment même où il promettait quelque chose de grand, sinon d'intelligible, réussissait depuis peu, sans grec, à parler des dieux comme on peut supposer qu'ils auraient parlé eux-mêmes. Pauvre garçon ! Bien malheureux fut son destin ; il est étrange que l'intelligence, cette parcelle de feu, se laisse éteindre par un article de revue ! (traduction A. Digeon)

Ainsi naît le mythe du jeune poète tué par une critique assassine, qui implique parallèlement que la critique aurait le pouvoir d'occire les poètes qu'elle ne juge pas suffisamment doués. Pratiques sauvages, que l'on associe difficilement au flegme britannique. Comment concilier mot qui tue et image d'un peuple qui prendrait l'insulte comme un divertissement raffiné, hérité des batailles de beaux esprits prisées par les gentlemen depuis le XVII e siècle ? En Grande-Bretagne aussi, une insulte peut-elle s'avérer mortelle ?

Substance et sens des attaques

« Johnny », « Johnny Keats », « Mr John », « Mr John Keats »

Ce qui frappe, c'est la violence des attaques essuyées par Keats et qui l'atteignent au plus profond, c'est-à-dire à la fois dans son art et dans son identité même. Un exemple : « Z » (pseudonyme de John Gibson Lockhart, surnommé « le scorpion qui se réjouit de piquer le visage des hommes ») assimile Keats à toutes les petites gens, tous les serviteurs naïfs qui osent croire en leur talent de poète. Voici le début de la critique d' Endymion , qui parut en août 1818 dans la revue Blackwood's   Edinburgh Magazine  :

 

Of all the manias of this mad age, the most incurable, as well as the most common, seems to be no other than the Metromanie . The just celebrity of Robert Burns and Miss Baillie has had the melancholy effect of turning the heads of we know not how many farm-servants and unmarried ladies.

De toutes les manies de cette folle époque, la plus incurable, et en même temps la plus commune, ne semble être autre que la Métromanie . La célébrité méritée de Robert Burns et de Miss Baillie a eu l'effet déplorable de tourner la tête de je ne sais combien d'employés de ferme et de dames célibataires. [Traduction S. Crinquand]

Tout au long des pages de son article Lockhart s'adresse au poète comme à un employé, l'appelant « Johnny », « Johnny Keats », « Mr John », et plus ironiquement encore « Mr John Keats », comme si le « Mr » lui-même prêtait à sourire. En outre, Keats est ridiculisé parce qu'il appartient selon le critique à l'école Cockney de la poésie. Ce terme, injurieux en lui-même, visait à critiquer un groupe d'écrivains et poètes radicaux, dont l'essayiste William Hazlitt, le journaliste et poète Leigh Hunt, et le poète Percy Bysshe Shelley. En effet, à l'origine (XIV e siècle), cockney signifiait « ouf de coq », et servait à se moquer d'hommes considérés comme efféminés. Dans un deuxième temps (XVI e siècle), il fut appliqué aux habitants des villes, puis de Londres, considérés eux aussi comme efféminés parce qu'amollis par la vie citadine, avant de désigner le groupe de poètes dont faisait partie Keats (voir à ce propos l' Oxford English Dictionary) .

Deux reproches sont donc adressés simultanément au jeune poète : manque de virilité, manque d'éducation. Keats savait le latin mais pas le grec ; il n'avait pas fréquenté de «  public school  », ni d'université. Il avait lu les mythes classiques en traduction, et avait bénéficié d'une éducation moderne, avant de servir comme apprenti chez un apothicaire. Or, dans les «  public schools  » et les universités anglaises, l'on apprenait les classiques, certes, mais également, à grand renfort de châtiments corporels, la discipline et le sens de l'honneur. Lorsque Lockhart utilise l'adjectif «  uneducated  » (mal éduqué) à propos de Keats, il lui reproche conjointement son manque de culture et son manque de savoir-vivre, sa non-appartenance à une classe capable de respecter les usages du code d'honneur. Ce reproche est d'ailleurs rapidement renforcé par un autre argument massue : « Nous avions presque omis de préciser que Keats appartient à l'Ecole Cockney de la Politique, autant qu'à l'Ecole Cockney de la Poésie ». (« We had almost forgot to mention, that Keats belongs to the Cockney School of Politics, as well as the Cockney School of Poetry. ») Le grand mot est ici lâché, le ton acerbe du critique vise à décourager férocement toute velléité poétique en provenance de poètes qui partagent des idées radicales. Pour conclure, Lockart renvoie donc Keats à ses potions, du ton qu'il emploierait pour congédier un valet impudent :

 

It is a better and a wiser thing to be a starved apothecay than a starved poet ; so back to the shop, Mr John, back to 'plasters, pills, and ointment boxes,' &c. But, for Heaven's sake, young Sangrado, be a little more sparing of extenuatives and soporifics in your practice than you have been in your poetry.

Il est préférable et plus sage d'être un apothicaire affamé qu'un poète affamé ; alors retournez à la boutique, Monsieur John, à vos 'pansements, à vos pilules et à vos boîtes de pommade', etc., mais pour l'amour du ciel, jeune Sangrado, soyez un peu plus avare de diurétiques et de soporifiques dans votre pratique que vous ne l'avez été dans votre poésie. [Traduction S. Crinquand]

Keats fut blessé par les critiques mais il ne réagit pas publiquement. Dans une lettre privée (3 mars 1819), il se livre à une parodie de langage juridique, par laquelle il demande à être interné pour usage abusif de la poésie, avant de signer Comte de Cocagne («  Count de Cockaigne  »), en référence au sobriquet «  cockney  » infligé par les critiques. En réagissant ainsi, il se range dans l'une des catégories de victimes d'insultes, celles qui choisissent de se les approprier, et ce faisant, s'efforcent de les transformer en atout.

Retour à Byron

« snuffed out »

Revenons au jugement de Byron. Avant Don Juan , il ne cachait pas ses réticences vis-à-vis du jeune poète, trop efféminé à son goût, qu'il accusait notamment de pratiquer la masturbation mentale : « Such writing is a sort of mental masturbation » (lettre du 9 septembre 1820 à John Murray). Dans Don Juan , il immortalise le talent du jeune poète mais il véhicule dans le même temps l'image d'un homme faible, si faible que quelques mots suffirent à le faire taire pour toujours. La petite expression assassine, plus frappante en anglais qu'en français puisque le verbe éteindre ( snuff out ) traduit en fait le geste qui consiste à moucher une bougie, est restée. Voilà qui est à la fois très cruel et très efficace. Byron reconnaît certes le génie de son contemporain mais il crée l'image du pauvre poète trop fragile pour résister aux critiques. La formule brillante fera donc passer Keats à la postérité avec cette image, cette fausse identité imposée par la plume d'un rival, qui fait de lui un faible, un efféminé, et qui orientera largement la lecture victorienne de ses ouvres. Il aura fallu attendre la deuxième moitié du vingtième siècle pour que l'on redécouvre l'image d'un homme aux multiples facettes, aimant la vie, capable de s'indigner, de prendre des positions politiques, et que l'on apprécie la vigueur de sa poésie.

La critique n'a pas tué Keats, c'est la maladie qui s'en est chargée. Mais la violence des critiques a tellement mis en cause l'identité du jeune poète qu'elle explique la réaction de ses contemporains : devant de telles violences, le suicide, ou le fait de « se laisser » mourir (Byron utilise ce verbe dans son poème) serait bien compréhensible. Une fois privé d'identité, il ne reste plus qu'à disparaître, en somme. Conduire ainsi l'ennemi à disparaître n'est-il pas l'objet de certaines insultes ?

Pour en savoir plus :
Sylvie Crinquand, « Insultes croisées : Byron, Keats et leurs critiques » dans L'Insulte (en) politique [ lien à faire ]

S.C.

Abattre Salengro

L'année 1936 : insultes, salissures, calomnies
« On a blanchi Salengro, le voilà Proprengro. »

Roger Salengro est victime en 1936 d'une féroce campagne de haine. Léon Blum lui a confié en juin le portefeuille de Ministre de l'Intérieur dans son gouvernement de Front populaire. Sa mission est difficile : il lui faut à la fois satisfaire des revendications sociales et assurer l'ordre public. Salengro tâche de se montrer à la fois conciliant et ferme. Il lui revient d'appliquer un point essentiel du programme du Front populaire : la dissolution des ligues factieuses d'extrême-droite. Il mène la bataille à la chambre face à une droite très agressive. Le 19 juin 1936, quatre ligues sont dissoutes. Les premières attaques sont lancées contre lui quelques semaines plus tard. L'extrême-droite mène l'offensive ; une partie de la droite la soutient, activement ou passivement.

10 juillet

Le député de Lille Henri Becquart demande à Edouard Daladier, ministre de la Défense, d'éclaircir l'attitude du soldat Salengro en octobre 1915. N'a-t-il pas déserté ? N'a-t-il pas été ensuite condamné à mort par contumace puis acquitté dans des conditions douteuses ?

14 juillet

En première page de L'Action française , un placard représente Salengro en condamné à mort pour désertion.

21 août

L'hebdomadaire Gringoire surenchérit et met Roger Salengro au défi de répondre.

28 août

Gringoire insère la réponse de Salengro : « J'affirme n'avoir jamais été condamné par un conseil de guerre français. Je n'ai été condamné que par un conseil de guerre allemand ». Mais on peut lire dans le même numéro une déclaration du colonel Arnoux, qui conteste cette réponse.

L'escalade

« L'Affaire Salengro commence. Nous ne la laisserons pas étouffer. » ( Gringoire ). Le Jour , Le Matin , Choc emboîtent le pas de Gringoire , dont les tirages augmentent. Sur la demande de Léon Blum, le dossier militaire de Salengro est examiné par une commission d'enquête qui conclut « qu'il n'y a jamais eu qu'un seul jugement et que le soldat Salengro a été acquitté par le conseil de guerre de la 51 e division le 20 janvier 1916, lequel jugement a un caractère définitif ».
Le 6 novembre, Gringoire titre « On a blanchi Salengro, le voilà Proprengro ! » ; le 13, Henri Becquart interpelle le gouvernement à la Chambre. Léon Blum répond, réfute, dénonce les pratiques qui salissent Salengro : « Et puis je vous le demande, pensez à l'homme, car il y a un homme dans cette affaire, un homme avec un cour d'homme, un homme qui depuis des semaines est affreusement torturé. Vous êtes, Messieurs, les représentants de la souveraineté nationale, et c'est votre vote qui doit être la sentence définitive. Vous n'avez pas à acquitter l'innocent, les militaires s'en sont chargés ; mais vous avez, vous, à flétrir les coupables. » 427 votants sur 530 adoptent un texte qui « constate l'inanité des accusations portées contre un membre du gouvernement et flétrit les campagnes d'outrages et de calomnie qui ne peuvent qu'exaspérer les passions partisanes, propager les méthodes de violence et déconsidérer notre pays aux yeux de l'étranger ».

Le 17 novembre, Roger Salengro se suicide. « J'ai lutté vaillamment mais je suis à bout. S'ils n'ont pas réussi à me déshonorer, du moins porteront-ils la responsabilité de ma mort. Je ne suis ni un déserteur, ni un traître. Mon parti a été toute ma vie et toute ma joie » (lettre à Léon Blum).

A l'annonce de sa mort, l'émotion est considérable. Voici par exemple l'extrait d'une lettre écrite par le cardinal Liénart, et qu'il rend publique : « Nous souffrons à la pensée que sur sa détermination, ont pesé des attaques infamantes et passionnées. Nous sentons le devoir de rappeler une fois de plus que la politique ne justifie pas tout, que la calomnie ou même la médisance sont des fautes que Dieu condamne et qu'on n'a pas le droit de se servir de tous les moyens pour arriver à ses fins. » Le dimanche 22 novembre 1936, à Lille, une foule considérable accompagne la dépouille de Roger Salengro au cimetière de l'Est. ( La foule défile également à Paris, cf vidéo ci-contre)

Engagé, insulté : Roger Salengro avant 1936
« Le nom du Poivrot, Monsieur Roger Salengro »

Roger Salengro est né à Lille en 1890. Il a adhéré en 1909 à la SFIO ; la même année, il a fondé à la faculté des lettres de Lille un « groupe des étudiants collectivistes » qui s'est opposé à plusieurs reprises aux Camelots du Roy d'extrême-droite. Il s'est fait remarquer par la vitalité de son militantisme. Ses qualités d'orateur lui ont permis d'animer de grands débats à la SFIO.

Il a commencé son service militaire fin 1912. Pacifiste, il a été placé sur la liste des suspects à surveiller en cas de guerre (le « carnet B »). A l'été 1914, pourtant, il a dit oui à l'Union sacrée. Il a combattu, il a été fait prisonnier puis placé dans un camp disciplinaire par les Allemands. Quand il a rejoint Lille (novembre 1918), il pesait 40 kilos.

Il a repris ses activités : rédacteur en chef du Cri du Nord , maire de Lille à partir de 1925, député du Nord à partir de 1928. Hostile au bolchévisme et à la Troisième Internationale, polémiste infatigable et talentueux, très écouté par les ouvriers du Nord, il devient la cible du parti communiste.

Sa vie publique, ses activités de journaliste, sa gestion de la ville de Lille, sa vie privée et son passé militaire font l'objet d'attaques répétées dans la presse communiste. ne soient l'objet d'une offensive du " Prolétaire " puis de " L'Enchaîné ". L'insulte et la calomnie sont monnaie courante : " Il vit aux crochets des organisations. Il essaie de salir de sa bave venimeuse tout ce qui est probe et honnête ".

« Mon opinion sur un pitre : sale en gros et en détail. » (Louis Brodel, 1922). « Un homme seul boit dans tous les verres des clients. Le nom du Poivrot, Monsieur Roger Salengro, maire de Lille. L'ivrogne Salengro, redoutable bouffeur et buveur à l'oil, n'a jamais pu décrocher le moindre diplôme et a choisi la profession de socialiste. » ( L'Enchaîné , 16 octobre 1926 ; Salengro porte plainte). « Fait prisonnier, ce troupier fut accusé d'avoir volontairement passé à l'ennemi. Traduit par contumace devant un Conseil de guerre. il allait être condamné à mort, quand un capitaine, membre de la section lilloise du parti socialiste, prit sa défense et arracha son acquittement. s'il n'en avait été ainsi, voilà à peu près 12 ans que Roger Salengro aurai reçu douze balles dans la tête. » ( L'Enchaîné , 6 février 1931).

 
Voir aussi :
On trouvera une biographie riche et précise de Roger Salengro sur le site de l'académie de Lille (ac-lille.fr)
  Itinéraires bis :