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INSULTE ET SILENCES

Simone Veil, fin novembre 1974
 

Tandis que Valery Giscard d’Estaing vient d’être élu à la présidence de la République, Simone Veil est à l’automne 1974 ministre de la Santé dans le gouvernement de Jacques Chirac. Il lui revient de défendre fin novembre au nom du gouvernement un projet de loi sur l’« interruption volontaire de la grossesse. » La loi de 1920 pénalise l’avortement. Depuis 1955, seul l’avortement thérapeutique ou IMG (« interruption médicale de grossesse ») est autorisé : une grossesse ne peut être interrompue que pour raison médicale – si la poursuite de la grossesse met en péril grave la santé de la mère ou si le fœtus présente une anomalie grave. Le projet de loi présenté aux députés et aux sénateurs en 1974 ouvre aux femmes la possibilité de mettre fin à leur grossesse pour des motifs non thérapeutiques. Il s’agirait là d’une dérogation à la loi de 1920 pour le cas où la mère connaît une « situation de détresse ».

« Le problème posé est grave, prévient d’entrée Henry Berger, rapporteur du projet. Il suscite passions et réactions, déchaîne les controverses, pose de naturelles interrogations et continuera sans doute à en poser. » Il ne croit pas si bien dire. Les séances des 26-27-28 novembre comptent parmi les plus intenses et les plus pénibles de ces dernières décennies.

Compléments :
1- les allusions au nazisme
2- d’autres insultes
3- Simone Veil trente ans après

Les allusions au nazisme

Un projet digne des nazis ? L’accusation est d’une brutalité inouïe. Masquée d’abord puis explicite, elle revient à plusieurs reprises les 26 et 27 novembre.
Premier moment : les porteurs du projet seraient des assassins d’enfants :

 
  • «  Le temps n’est pas loin en France où nous connaîtrons ces ‘avortoirs’ – ces abattoirs – où s’entassent des cadavres de petits d’hommes. » (Jean Foyer, 26 nov.)
  • « Il nous est demandé de participer à une sorte de Saint-Barthélemy où des enfants en puissance de naître seraient quotidiennement sacrifiés. » (Hector Rolland, 26 nov.)
  • Deuxième moment : l’assassinat d’enfants serait sous-tendu par l’eugénisme et l’euthanasie.

     
  • « Vous instaurez un nouveau droit, un droit à l’euthanasie légale. » (Alexandre Bolo, 26 nov.)
  • « Allons-nous admettre le permis légal de tuer ? […] C’est reconnaître progressivement l’eugénisme, puis l’euthanasie. (René Feït, 26 nov.)
  • Troisième moment : l’eugénisme et l’euthanasie mèneraient droit au nazisme

     
  • « Quand on oublie que le droit à la vie est inviolable on peut, après l’introduction de l’avortement, préconiser des mesures contre les handicapés physiques ou mentaux, contre les ‘bouches inutiles’, contre les incurables, contre les poids morts de la société, et en arriver, chers collègues, au pire racisme nazi. » (René Feït, 26 nov.)
  • « Cela ne s’appelle plus du désordre, madame la ministre. Cela ne s’appelle même plus de l’injustice. C’est de la barbarie, organisée et couverte par la loi, comme elle le fut, hélas ! il y a trente ans, par le nazisme en Allemagne. » (Jacques Médecin, 26 nov.)
  • « En vérité, personne au monde ne peut s’arroger le droit de supprimer la vie d’un innocent. Ce ne peut être l’Etat, à moins qu’il ne soit totalitaire comme l’était le III e Reich. […] Qui, désormais, aura le droit de donner les critères fixant l’étendue de ce droit ? L’Etat ? Alors qu’avons-nous à reprocher aux hommes de l’Etat national-socialiste sinon d’avoir été, dans ce domaine bien précis, des précurseurs ? (Remy Montagne, 27 nov.)
  • Quatrième moment : … et aux fours crématoires

     
  • « On est allé – quelle audace incroyable ! – jusqu’à déclarer tout bonnement qu’un embryon humain était un agresseur. Eh bien ! ces agresseurs, vous accepterez, madame, de les voir, comme cela se passe ailleurs, jetés au four crématoire ou remplir des poubelles. » (Jean-Marie Daillet, 27 nov.)
  • Les dynamiques de réponse à ces insultes s’enclenchent progressivement, en plusieurs temps elles aussi, et sur plusieurs tons.

    Protestations « à chaud »

     
  • « Comment osez-vous parler d’euthanasie à madame Veil ? (Pierre Bourson à Alexandre Bolo)
  • Des « interruptions sur plusieurs bancs des communistes et des socialistes et radicaux de gauche » se font entendre au moment du discours de René Feït.
  • Tandis que Jean-Marie Daillet s’exprime, on entend des « protestations sur les bancs des socialistes et radicaux de gauche et des communistes et sur divers bancs de l’UDR ». – « Je vous en prie, monsieur Daillet ! » s’exclame Benoît Marquet. « Vous refusez de voir la vérité en face ! » (Jean-Marie Daillet) ; « Un peu de décence ! » (Benoît Marquet) ; « Il est facile d’invoquer la décence ! » (Jean-Marie Daillet) ; « Vous n’avez pas connu cela, alors taisez-vous ! » (Benoît Marquet) ; « Qu’en savez-vous ? » (Jean-Marie Daillet)
  • Protestations pendant la suite du débat

     
  • « Il est choquant, par exemple, d’assister à certaines campagnes qui tendent à assimiler systématiquement à je ne sais quelle résurrection du nazisme toutes les opinions qui ne sont pas celles de certains intégristes. » (Jacques Soustelle, 27 nov.)
  • Louis Besson fustige « certains collègues dont les positions outrancières – et je comprends parfois qu’elles aient pu vous être insoutenables, madame le ministre – témoignent de la facilité qu’il y a à s’ériger en procureur offensé lorsque la nature a définitivement écarté la possibilité de vivre pour soi ce dont on parle si aisément pour les autres. » (28 nov.)
  • « Je vous demande de bien vouloir excuses, ici ou ailleurs, ceux qui vous ont fait mal. » (Pierre-Alexandre Bourson, 28 nov.) Révolté
  • Jack Ralite dénonce « l’odieuse assimilation faite ici hier soir entre l’interruption volontaire de grossesse et le génocide nazi. » (28 nov.)
  • Enfin, René de la Combe s’adresse à Simone Veil : « Les attaques d’une virulence inadmissible que vous subissez depuis quelques jours. […] m’obligent à monter à cette tribune pour clamer mon indignation. […] Les gens qui ont proféré ces injures sont évidemment inspirés par la haine. […] Toute la Résistance française […] est derrière vous pour vous défendre contre des attaques ‘hitlériennes’. » (28 nov.)
  • Puis vient la réponse de Simone Veil elle-même.

      J’affirme – et lorsque j’affirme on peut me croire – que les publicistes qui ont inondé le Parlement de libelles ignobles, qui ont dressé des emblèmes nazis, qui ont téléphoné au domicile des ministres, déshonorent une cause que je respecte profondément lorsqu’elle est défendue, comme cela a été le plus souvent ici, avec mesure et conviction. (Applaudissements sur de nombreux bancs des républicains indépendants, des réformateurs, des centristes et démocrates sociaux, de l’UDR, et sur plusieurs bancs des socialistes et radicaux de gauche.)

     

    D’autres insultes

    Il faut faire figurer au nombre des attaques pour le moins discourtoises toutes les allusions qui visent comme femmes Simone Veil, les députées favorables à la loi sur l’IVG ou les femmes qui soutiennent ce projet hors de l’enceinte parlementaire (les signataires, par exemple, du manifeste des 343).
    Par l’humour. Jean Foyer, adepte des bons mots, joue sa partition. Il laisse entendre que les deux femmes favorables à une loi sur l’IVG font taire la raison et laissent parler leurs passions :
    « Je conviens que ma tâche est rendue difficile par les allocutions qui ont été prononcées par Mme le ministre de la Santé et par Madame Misoffe [Parti communiste], de telle sorte qu’après ces deux Antigone – si elles veulent bien me permettre cette comparaison – j’apparais un peu à cette tribune comme Créon. (sourires) (26 nov.)
    Par l’ironie. « L’ORTF, toujours si critique pour le gouvernement, fond de tendresse pour vous, Madame. » (Pierre Bas, 27 nov.)
    Par l’attaque directe. Albert Liogier s’empourpre et s’emporte (28 nov.).

     

    On connaît, mes chers collègues, des manifestations publiques au cours desquelles des femmes ou plutôt des viragos, car elles ne méritent pas le nom de femmes (nouvelles exclamations sur les mêmes bancs socialistes et radicaux de gauche et communistes)
    Un député communiste : Vous insultez les femmes !
    Albert Liogier : …étaient prêtes à donner le triste spectacle de leur propre avortement, pour mieux narguer la loi et démontrer l’impuissance de l’Etat. […] ces hommes et […] ces femmes pour qui sous le prétexte de la liberté, la pornographie tient lieu de devoir et d’honneur. (protestations sur les bancs des socialistes et radicaux de gauche et des communistes).
    M. Gilbert Schwartz : Il n’est pas permis de parler ainsi !
    Albert Liogier : A la pratique du vice doit répondre la pratique de la vertu (interruptions sur les bancs des socialistes et radicaux de gauche et des communistes).
    M. Guy Ducoloné : Parlez-en, de la vertu !
    Albert Liogier : […] et pour Satan, contraception et avortement ne sont que deux chapitres du grand et même livre de la sexualité (même mouvement [rires et exclamations sur les bancs des socialistes et radicaux de gauche et des communistes]).
    Un député socialiste : C’est l’exorciste ! (sourires)

    Il n’est pas inintéressant de repérer les réactions à ces attaques. A Jean Foyer, Hervé Laudin répond par l’ironie : « Monsieur Foyer a évoqué, au début de sont propos, avec un contresens de courtoisie, l’ombre d’Antigone. » ; la remarque de Pierre Bas n’entraîne aucune remarque ; l’assaut livré par Albert Liogier entraîne l’indignation, puis elle sombre face au rire.

    Enfin, comme par contamination, des insultes fusent entre députés engagés dans le débat. En voici quelques exemples.
    26 novembre. « Il n’y a rien de plus hypocrite que ce que vous dites ! » (Guy Ducoloné à Roger Chinaud) ; « en matière d’hypocrisie vous êtes, certes, maître, Monsieur Ducoloné. » (réponse)
    27 novembre. « Jésuite ! » (Maurice Blanc à Michel Debré) ; M. Pierre Joxe [aux ennemis du projet de loi] : les « pires réactionnaires ».

    Le projet de loi est mis aux voix le 28 novembre après 25 heures de débat. Il est adopté (479 votants, 473 suffrages exprimés. Majorité absolue : 237. Pour l’adoption : 284. Contre l’adoption : 189)
    En seconde lecture (19 décembre), la majorité du 28 novembre se confirme. (485 votants, 480 suffrages exprimés. Majorité absolue : 241. Pour l’adoption : 288. Contre l’adoption : 192).
    La loi du 17 janvier sur l’IVG paraît au Journal officiel du 18.

     

    Simone Veil trente ans après

    Trente ans après les débats, Simone Veil s’entretient avec la journaliste Annick Cojean. Voici quelques extraits de cet entretien

     

    Imaginiez-vous, en montant à la tribune, le degré d’hostilité que vous alliez rencontrer ?
    Non. Je savais – ne serait-ce que par le courrier reçu – que les attaques seraient vives car le sujet heurtait des convictions philosophiques et religieuses sincères. Mais je n’imaginais pas la haine que j’allais susciter, la monstruosité des propos de certains parlementaires, ni leur grossièreté à mon égard. Une grossièreté inimaginable. Un langage de soudards. Car il semble qu’en abordant ce type de sujets, et face à une femme, certains hommes usent spontanément d’un discours empreint de machisme et de vulgarité.

    […] et Jacques Médecin, de Nice, a parlé de « barbarie organisée et couverture par la loi comme elle le fut par les nazis »…
    Odieux.

    Beaucoup d’allusions au nazisme…
    Oui, comme dans le courrier abondant que je recevais et qui contenait des dessins ignobles, des croix gammées et des propos antisémites […]

    Quel est le pire que vous ayez entendu ?
    Les propos de Jean-Marie Daillet.

    Celui qui vous demande si vous accepteriez de jeter les embryons au four crématoire ?
    Oui. Je crois qu’il ne connaissait pas mon histoire, mais le seul fait d’oser faire référence à l’extermination des Juifs à propos de l’IVG était scandaleux. […]

    Avez-vous été soutenue par d’autres femmes de l’Assemblée ?
    Elles étaient bien peu nombreuses, les députées ! Et toutes n’étaient pas favorables à la loi. Mais aucune n’a utilisé de mots blessants. Et je me souviens du soutien courageux d’Hélène Missoffe, mère de huit enfants, et exposée, elle aussi, au sein de l’hémicycle, à des propos déplaisants.

    Que ressentiez-vous personnellement au vu de cette assemblée chahuteuse et déchaînée, supposée pourtant être la représentation du peuple, l’élite de la nation ?
    Un immense mépris. Je crois d’ailleurs que les intéressés eux-mêmes auraient eu honte s’ils avaient pu d’entendre et se voir dans ce jeu de rôles bien malvenu et fort peu démocratique.

    Avez-vous eu des moments de découragement ?
    Non, il n’était pas question de perdre confiance et de se laisser aller. Tout cela me dopait, au contraire, confortait mon envie de gagner. Et je pense qu’en définitive, ces excès m’ont servie. Car certains indécis ou opposants modérés ont été horrifiés par l’outrance de plusieurs interventions, odieuses, déplacées, donc totalement contre-productives.

    Il existe une image de vous sur les bancs de l’Assemblée, la nuque courbée, le visage près du pupitre et les mains sur les yeux. « Le moment où Simone Veil a craqué », dit souvent la légende de la photo.
    Cela accréditait l’idée de la femme fragile… Eh bien non, je n’ai pas du tout le souvenir d’avoir pleuré. Il devait être trois heures du matin, mon geste indique que j’étais fatiguée. Mais je ne pleure pas.
    […]

    Simone Veil,
    Les hommes aussi s’en souviennent. Une loi pour l’Histoire,
    Paris, Stock, 2004, pages 71-77

    Sur France-Inter, le 18 novembre 2004 (le 13-14, journal de la mi-journée), elle insiste sur le fait que les insultes proférées ont eu à son avis pour effet de discréditer leurs auteurs. Leurs propos étaient « grossiers, dégradants, humiliants pour ceux qui les prononçaient ».

    Au cours d’un autre entretien, paru le 26 novembre 2004 dans L’Humanité, elle revient sur certains points et propose une mise en perspective importante :

     

     L’Assemblée nationale exprimait-elle un décalage ou le reflet de la société de l’époque ?
    Simone Veil : Le tabou sur l’avortement était extrêmement fort. Aussi les gens n’osaient-ils pas s’exprimer sur le sujet. Nous ne possédions pas d’enquête significative de l’opinion. En revanche, des associations comme Choisir, fondée par Gisèle Halimi, ou le Planning familial organisaient de multiples actions en faveur de la légalisation de l’avortement. Le Manifeste des 343 salopes a marqué les esprits, d’autant qu’il était signé par des actrices et des intellectuelles connues. Il en est de même pour le procès de Bobigny (voir ci-après - NDLR).

    Quel était le poids de Laissez-les vivre, à l’époque ?
    Simone Veil : Difficile d’en connaître le poids réel. C’était toujours les mêmes personnes qui effectuaient les commandos anti-IVG. En tout cas, ce sont des gens qui ont de l’argent, qui sont très sûrs d’eux, très motivés. Ces jours-ci, j’ai reçu des lettres, au ton poli, mais menaçantes. L’une d’elles emploie les mots « 6 millions » [les propos qui ont le plus choqué Simone Veil, rescapée d’Auschwitz, renvoyaient « aux embryons jetés au four crématoire ». Les « 6 millions » dont il est question dans le courrier font référence aux victimes juives des camps d’extermination – NDLR]. Or, il n’y a pas eu six millions d’IVG depuis la loi !

    Comment reçoit-on encore des lettres de ce type trente ans après ?
    Simone Veil : Cela ne me touche plus... Je suis blindée.

    Mais à l’époque ?
    Simone Veil : Ce qui m’énervait alors, c’était de retrouver des croix gammées dans le hall de mon immeuble. C’était difficile pour mes enfants et certains de mes petits-enfants, qui ont eu des réflexions en classe. J’ai également pensé être agressée dans la rue. Or je n’ai eu que 4 ou 5 fois des réflexions très désagréables. Rien par rapport aux milliers de personnes qui m’ont manifesté leur sympathie et qui continuent à le faire. Je ne me suis, en fait, jamais vraiment sentie menacée. Il s’agissait essentiellement d’intimidation.

     
    Voir aussi :
    Consulter les comptes rendus des débats sur le site de l'Assemblée Nationale
      Itinéraires bis :
     


    page de garde du Journal Officiel, 26 nov. 1974