Les trotskystes et l’insulte : un florilège

Petite histoire de « trotskyste »

Le mot « trotskyste » (ou trotskiste, voire trotzkiste) apparaît dans la culture communiste au milieu des années 1920. Ce mot dénie aux partisans de Lev Davidovitch Bronstein (dit Trotsky) le droit d'utiliser l'adjectif « communiste ». Le Parti communiste bolchevique d'URSS et le Komintern séparent « le grain de l'ivraie » en utilisant cette insulte. A de nombreuses reprises les tenants du Komintern vont chercher dans l'œuvre de Lénine, puis de Staline, une justification de ces propos ; Trotsky et les trotskystes deviennent des « liquidateurs du parti prolétarien », des « contre-révolutionnaires », etc. Dans un premier temps, les partisans de Trotsky se veulent les continuateurs de Lénine et utilisent les termes de bolchevik, bolchevik-léniniste. Mais l'usage, la pratique et la violence qui vont jusqu'à l'assassinat de Léon Trotsky, font que le mot est finalement revendiqué par ses partisans. Car une insulte peut être détournée et prendre un sens positif ; c’est alors que les familles politiques héritières de Léon Trotsky dénient aux « frères rivaux », le droit d'utiliser le mot « trotskyste » ; ainsi naissent les adjectifs « lambertistes », « pablistes », « posadistes », etc.

Voici, à suivre, un parcours en forme de florilège dans cette histoire politique des mots et des noms, sur les traces de Jean-Guillaume Lanuque :

Contre les ennemis de l’extérieur

  • « bourgeois », « capitalistes », « impérialistes »
  • « brigands », « larbins », « valets », « suppôts de l’impérialisme », « agents des trusts patronaux », [certains de ces termes apparaissaient déjà sous la plume des « rouges » face aux « blancs » durant la Guerre civile russe]
  • « gestapo française » (contre les troupes coloniales françaises en Indochine), « nazis » (contre les dirigeants des Etats-Unis durant la guerre du Vietnam).
  • « fascistes », « réactionnaires » (contre l’extrême-droite).
  • « staliniens » (contre les dirigeants des partis analysés comme ouvriers). « faussaires », « calomniateurs », « traîtres [à la cause du socialisme] », « gangsters », « terroristes », « provocateurs », « délateurs », etc. (en une sorte de symétrie avec les insultes proférées contre les trotskystes par ces mêmes adversaires) ; « Etat ouvrier bureaucratiquement dégénéré » (contre l’URSS, selon Trotsky et la plupart de ses successeurs).
  • «  sociaux traîtres » (contre les dirigeants socialistes) ; « fossoyeurs de la révolution », « saboteurs de grèves », « appareils-traîtres », « Versaillais », adeptes du « crétinisme parlementaire », « social-patriotes », « capitulards [devant la bourgeoisie] », « pseudo-communistes », « pseudo-socialistes » ; « collaborateurs de classe », parfois « jaunes ». Et très souvent « contre-révolutionnaires ».



Contre les proches (les organisations se revendiquant d’une authenticité révolutionnaire retrouvée)  

  • « centristes » (aussi bien contre le PSOP, Parti socialiste ouvrier et paysan de la fin des années 30 que le PSU, Parti socialiste unifié des années 60 et 70).
  • « petits-bourgeois », « anarchistes » [militants désorganisés, peu sérieux, peu efficaces] (contre les anarchistes).
  • « mao-staliniens » (contre les militants de L’Humanité rouge), « gauchistes » voire « ultra-gauchistes », « populistes » ou « petits-bourgeois », membres du « plus petit-bourgeois des courants petit-bourgeois », « sectaires dogmatiques staliniens » (contre les maoïstes dans les années 70).
  • « sectes pseudo-révolutionnaires », « gauchistes décomposés » (contre l’ultra-gauche, selon l’OCI).

 

Contre les presque semblables

  • « clowns », « puristes sectaires », « intégristes », « gardiens du temple », « charognards », voire « gangsters », « secte politiquement dégénérée » ou même « l’extrême-droite de l’extrême-gauche » (contre le courant représenté par l’OCI, selon LO, Lutte ouvrière, et la Ligue, Ligue communiste, puis Ligue communiste révolutionnaire).
  • « révisionnisme liquidateur » (contre la LC selon l’OCI), « aventuriste » (contre le SU, Secrétariat unifié de la IV e Internationale lorsqu’il défend la lutte armée en Amérique latine selon l’OCI), « crypto-staliniens propulsés par la bourgeoisie » et « centristes réactionnaires » (contre les candidats LO-LCR aux élections législatives de 1973 selon l’OCI), « la ligue des rats » (contre la LC de 1971 dans un poème de l’AJS, Alliance des jeunes pour le socialisme).
  • « pablisme » (en 1951 au cours de la discussion sur le nouveau cours proposé par Pablo), « lambertisme » (avec l’évolution du PCI français exclu de la IVe Internationale). Selon le CCI (Courant communiste internationaliste) du PT (Parti des travailleurs), le « pablisme » est synonyme de capitulation devant l’ennemi de classe, que ce soit la bureaucratie soviétique ou la bourgeoisie internationale ; pour la LCR, le « lambertisme » est une méthode qui concilie sectarisme apparent sur le plan de l’orthodoxie politique et affairisme opportuniste dans le fonctionnement sous-jacent de l’organisation.

 

Retour sur quelques registres de l’insulte trotskyste

  • Médical : le sectarisme est un « cancer » ou une « gangrène », le gauchisme un « virus », la bureaucratie une « tumeur et une dégénérescence » « pourrie jusqu’à la moelle » (selon Trotsky), le stalinisme « la syphilis [ou la vérole] du mouvement ouvrier », les organisations trotskystes rivales sont « stériles » ou « parasitaires » ; « tumeur extirpée » (Stéphane Just, à l’occasion de l’exclusion du trésorier de l’OCI Charles Berg à la fin des années 70).
  • Criminel : « renégats », « traîtres », « flics », « gangsters » (anciens membres de l’organisation), « agents de la CIA et du KGB » (Varga, exclu de l’OCI dans les années 70).
  • Politique : « gauchiste », « aventuriste », « substitutiste », « fétichiste », « sectaire » (dérive vers la gauche) ; « opportuniste », « suiviste », « confusionniste », « réformiste », « parlementariste », « capitulard » (dérive vers la droite) ; « centrisme » (double dérive). Ces insultes sont assez régulièrement complétées par une caractérisation sociale qui a vocation à les expliciter, celles de « petit-bourgeois », « bureaucrate », « arriviste » (caractérisation politico-sociale).

 

Mais aussi, comme en miroir…, les insultes subies par les trotskystes

Les attaques du stalinisme. D’abord analysé par Staline comme une déviation social-démocrate et petite-bourgeoise lors de la lutte de la « troïka » contre Trotsky, le trotskysme devient en 1927 « antiprolétarien, antisoviétique et contre-révolutionnaire », et finit par être un « détachement d’avant-garde de la bourgeoisie contre-révolutionnaire ».Après 1935, en URSS, l’attaque et l’insulte dans le discours communiste gagnent encore en intensité. La théorisation de Staline (la lutte des classes ne cesse de s’intensifier au fur et à mesure de l’édification de la société socialiste) légitime d’un point de vue doctrinaire des insultes dont la violence annonce et banalise la sentence finale. Le trotskisme est devenu l’ennemi politique emblématique qui justifie la répression la plus impitoyable. L’insulte fait partie du processus de discrédit qui légitime ensuite la liquidation physique. Le processus comporte deux volets. Staline lui donne personnellement sa formulation théorique dans  « Pour une formation bolchevique », le rapport qu’il présente à l’Assemblée plénière du Comité central du PC(b)R le 3 mars 1937 :

 

« Le trotskisme a cessé d’être un courant politique dans la classe ouvrière ; de courant politique qu’il était sept ou huit ans plus tôt, le trotskisme est devenu une bande forcenée et sans principes de saboteurs, d’agents de diversion et d’assassins agissant sur ordre des services d’espionnage des Etats étrangers. »

Dès le début 1937, L’Humanité relaie les analyses soviétiques et titre : «  Le procès des trotskistes de la Gestapo. Pour les dix-sept traîtres la peine de mort est requise… » (19 janvier). Couplés à cette dénomination, on trouve ensuite une grande diversité de qualificatifs : « provocateurs », « aventuriers », « antiléninistes » et « anticommunistes », « faux révolutionnaires » et « petits-bourgeois gauchistes », en particulier lors des événements de Mai 68. L’insulte la plus infamante est sans doute celle d’« hitléro-trotskyste », qui connaît son heure de gloire des années 30 aux années 50 pour dénoncer la complicité et la proximité de nature entre les trotskystes et les ennemis acharnés de l’URSS. En 1978, Gilles Martinet va jusqu’à parler de l’antitrotskysme, dont les communistes ont été le principal vecteur, comme de « l’antisémitisme du mouvement ouvrier » (Rouge, n°659, 30 mai 1978). Actuellement, le PCF a pratiquement renoncé à insulter les trotskystes.

Les insultes à caractère religieux. Elles restent aujourd’hui d’actualité. « Sectaires », « fanatiques », « gardiens du temple », « gourous » (Hardy, Lambert), « Torquemada du trotskisme » (Arlette Laguiller) ; « Chapelles », « […] dernier cercle de l’enfer où s’agite en monologuant la multitude confuse des sectateurs livrés à leurs obsessions » (les organisations trotskystes du début des années 70 selon le maoïste Kostas Mavrakis).

 

Pour en savoir plus

  • Contribution de Jean-Guillaume Lanuque dans L’Insulte en politique
  • Jean-Guillaume Lanuque, « Le mouvement trotskyste et la question coloniale : le cas de l’Indochine, 1945-1954 », mémoire de maîtrise d’Histoire, Université Nancy 2, 1995.
  • Jean-Paul Salles, « La ligue communiste révolutionnaire et ses militant(e)s (1968-1981). Etude d’une organisation et d’un milieu militant. Contribution à l’histoire de l’extrême gauche en France dans l’après-mai 1968 », thèse de doctorat d’Histoire, Université de Paris I, 2004.
  • Jean-Pierre Hirou, Du trotskysme au communisme libertaire. Itinéraire d’un militant révolutionnaire, La Bussière, Acratie, 2003.
  • D. Avenas et A. Brossat, De l’antitrotskysme. Eléments d’histoire et de théorie, Paris, Maspéro, 1971.
  • Emmanuel Brandely, « L'OCI-PCI de 1965 à 1985 : Contribution à l’histoire nationale d’une organisation trotskyste », mémoire de maîtrise d’Histoire, Université de Bourgogne, 2001.

J.G.L.

 
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